Le corps des femmes

Autour des questions ultrasensibles de la prostitution, des rapports de force et d’exploitation qui imprègnent les relations hommes-femmes et l’ensemble de notre société, la pièce de Véronique Côté cherche à faire vaciller les idées reçues et les lieux communs qui nous empêchent de plonger collectivement dans une réflexion douloureuse, inconfortable, brûlante. Mme Côté est ici photographiée à la boutique Heureux de nature, à Montréal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Autour des questions ultrasensibles de la prostitution, des rapports de force et d’exploitation qui imprègnent les relations hommes-femmes et l’ensemble de notre société, la pièce de Véronique Côté cherche à faire vaciller les idées reçues et les lieux communs qui nous empêchent de plonger collectivement dans une réflexion douloureuse, inconfortable, brûlante. Mme Côté est ici photographiée à la boutique Heureux de nature, à Montréal.

Parue une première fois chez Atelier 10, la pièce La paix des femmes, autour de la prostitution, revient sur scène après deux reports en raison de la pandémie. Sauf que cette fois, l’essai Faire corps, rédigé avec la chercheuse en droit Martine B. Côté, complète la démarche en tentant d’approfondir l’enjeu, dans un contexte plus réflexif que ne le permet la seule fiction.

La possibilité même de la marchandisation du corps des femmes, et le malaise qu’elle provoque chez la dramaturge, traversera finalement La paix des femmes, dont un des clivages oppose une professeure, intellectuelle féministe respectée, défendant le droit des femmes à décider pour elles-mêmes, à la soeur d’une ancienne étudiante qui lui reprochera d’avoir normalisé cette activité dans son enseignement.

L’ironie, ici, veut qu’une opposition marquée soit venue d’une ancienne étudiante de Côté qui, dans une lettre en ligne, disait ne pas se retrouver dans le portrait de la prostitution esquissé par la pièce. Loin des réseaux sociaux et du virtuel, la dramaturge a échangé avec sa critique et convenu d’un addendum au spectacle, dans le hall de La Bordée : « On devrait toujours considérer nos adversaires politiques avec ce respect profond — avec amitié, même. Mais c’est sûr que dans le cadre de ce débat, c’est difficile parce que ça devient très émotif, très rapidement. »

En effet, les camps se divisent, de façon souvent nette, entre positions « pro-travail du sexe », qui visent à décriminaliser la prostitution, et « abolitionnistes », qui cherchent plutôt à l’éliminer. Sur les causes d’un clivage si propre, Côté réfléchit un temps : « Je pense que ça vient du fait qu’on parle du corps des femmes. Et quand on parle de ton corps, la réaction est immédiate, et viscérale. J’ai l’impression que c’est une partie de la réponse. Une autre chose est que les positions politiques autour de cette question sont tellement opposées… L’espace de rencontre est vraiment difficile à trouver. »

Choisir son camp

 

Ce thème d’enquête, d’abord une commande du directeur artistiqueMichel Nadeau, a happé Côté, qui décrit le travail subséquent comme un « grand fracas » dans sa vie : « Je ne m’attendais pas à être déplacée à ce point. Je n’y connaissais rien, et ce que j’ai appris m’a bouleversée. Ça a fait que je me suis plongée dans la recherche de façon beaucoup plus intense que ce à quoi je m’attendais. »

D’où l’idée de scinder le travail subséquent en deux parties distinctes, fiction et essai. L’impact, lui, n’en demeure pas moins entier, lié notamment à certaines statistiques qui auront jalonné la recherche : celles, par exemple, indiquant qu’au Québec, entre un tiers et un peu plus de la moitié des femmes qui entrent en prostitution seraient mineures.

Pour un discours progressiste qui place au plus haut la liberté individuelle, la position dite abolitionniste pourra néanmoins paraître conservatrice. Côté, en laissant parler ses réserves sur la prostitution, n’a-t-elle pas eu peur de se placer du mauvais côté de l’histoire ? « Complètement. Tout ça fait partie de mon choc. Quand je me suis rendu compte de la façon dont je me sentais, et que finalement j’étais en porte à faux avec tout mon milieu, avec des féministes que j’admire, avec des gens que j’aime, ça m’a profondément secouée. »

« Mais je crois qu’il faut continuer de réfléchir, même quand on arrive à cet endroit-là… et c’est ce que j’ai essayé de faire », reprend la femme de théâtre, qui espère seulement que son travail provoquera la conversation sur cet épineux sujet de société, qui dépasse le milieu restreint de la prostitution : « Dans la pièce, on est au coeur d’un groupe d’amis qui, tout comme moi, ont l’impression que ce sujet ne concerne pas leur vie, ne les touche pas. Et là, chacun dans leur trajectoire, l’idée de la monétisation du corps leur explose au visage… alors qu’ils avaient l’impression d’en être très éloignés. »

« En ce qui concerne strictement le théâtral, conclut la dramaturge, il y a dans ce projet, malgré le côté dangereux de son matériau, quelque chose comme un espace de guérison ou de réparation. Il y a beaucoup de peine et beaucoup d’amour dans cette pièce. » Pour la suite, il lui reste ce souhait que le spectacle, par-delà son caractère polémique, sache trouver son public et devenir matière à débat.

La paix des femmes

Texte et mise en scène : Véronique Côté. Avec Joëlle Bourdon, Jean-Philippe Côté, Catherine-Oksana Desjardins, Carolanne Foucher, Nicolas Létourneau, Anne-Marie Olivier, Claudiane Ruelland et Nathalie Séguin. Au Théâtre de la Bordée, du 13 septembre au 8 octobre. En webdiffusion dès le 1er novembre.

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