Se battre pour exister

Scène de la pièce «M'appelle Mohammed Ali», au Théâtre Quat'sous
Photo: Yanick Macdonald Scène de la pièce «M'appelle Mohammed Ali», au Théâtre Quat'sous

Maniant aussi bien la langue que ses poings, le boxeur Mohamed Ali, figure marquante du combat des Noirs américains pour leurs droits civiques, avait fait de la parole l’une de ses armes de prédilection. La force des mots du triple champion du monde des poids lourds, davantage que celle de ses jabs, est restituée dans la pièce M’appelle Mohamed Ali.

Pas question ici de suivre le parcours pugilistique du natif de Louisville, au Kentucky, ni de tracer sa biographie à l’extérieur du ring. La figure d’Ali, à la fois champion et martyr, sert plutôt de vecteur pour explorer la condition de l’acteur africain et son milieu. Par un habile jeu de miroir, les combats d’Ali se juxtaposent à celui d’un comédien noir pour « être quelqu’un » et à celui de la culture africaine pour exister et se définir hors du regard occidental.

Parallèle du racisme

 

Du spectacle solo créé en 2014 par l’auteur congolais Dieudonné Niangouna, les metteurs en scène Tatiana Zinga Botao et Philippe Racine ont choisi de faire un monologue pluriel. Ce sont donc huit comédiens, bien évidemment afrodescendants, qui incarnent tour à tour, avec fulgurance ou vulnérabilité, les différentes facettes d’Ali, mais aussi d’Étienne, un comédien qui se prépare à incarner le légendaire boxeur sur les planches.

Si Mohamed Ali était révolutionnaire, c’est parce que la seule existence d’un champion noir qui se proclame « le plus beau, le plus grand » remet en causela suprématie d’un ordre blanc.

Dans une ambiance minimaliste, les affres de l’Histoire noire, de l’esclavage à la ségrégation, ne sont jamais loin, étant évoquées en paroles ou en gestes par la troupe d’acteurs évoluant en osmose. Mais M’appelle Mohamed Ali illustre surtout le combat des mentalités et la façon dont les injustices et le racisme ont fini par façonner l’imaginaire des Blancs comme des Noirs.

Si Mohamed Ali était révolutionnaire, et l’est encore, c’est parce que la seule existence d’un champion noir qui se proclame « le plus beau, le plus grand » remet en cause la suprématie d’un ordre blanc. Et si le parcours d’un comédien noir est si périlleux, c’est qu’il doit constamment lutter pour préserver « sa dignité et son honneur » dans un univers culturel où on ne sait trop quoi faire de lui.

Comme le comédien, le boxeur met son corps au service du spectacle, quitte à être objectifié, ridiculisé, réduit à son physique ou à sa sexualité. Dans le cas d’un acteur noir s’ajoute le poids de la dépossession liée aux déplacements forcés et à la brutalité subis par les populations d’origine africaine au fil des siècles.

La multiplication des interprètes d’origines et de générations différentes (des vétérans Widemir Normil et Martin-David Peters aux plus jeunes comme Anglesh Major, Rodley Pitt ou Fayolle Jean Junior) sert le propos de la pièce en soulignant la pluralité des expériences noires. L’effet de groupe vient aussi décupler la force d’évocation d’un texte parfois dense, faisant claquer les mots comme des coups de poing atteignant leur cible.

Pour exister, il faut se battre, nous dit Niangouna. « Le monde est un coup de poing et cogner est un acte salutaire. »

M’appelle Mohamed Ali

Texte : Dieudonné Niangouna. Mise en scène : Philippe Racine et Tatiana Zinga Botao. Au Théâtre Quat’Sous, jusqu’au 21 septembre.



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