«Mama»: Nathalie Doummar libère toutes les femmes en elles

Nathalie Doummar tient dans «Mama» le rôle de Diane, une femme dont l’histoire est largement inspirée de la sienne.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Nathalie Doummar tient dans «Mama» le rôle de Diane, une femme dont l’histoire est largement inspirée de la sienne.

Après deux années d’écriture en résidence chez Duceppe et un fructueux laboratoire avec des actrices issues du Maghreb et du Moyen-Orient, Nathalie Doummar s’apprête à dévoiler Mama, la pièce dont elle rêve depuis ses années d’études au Conservatoire d’art dramatique. « Il y a dix ans déjà, ces femmes-là m’habitaient, explique l’autrice et comédienne d’ascendance égyptienne. Ce sont elles qui m’ont élevée, c’est avec elles que j’ai grandi. Je brûlais de raconter leurs histoires, mais je n’avais pas l’expérience nécessaire, je ne me sentais pas capable de leur rendre justice. Je suis donc allée tout naturellement vers un groupe de femmes de ma génération, celles que j’ai représentées dans Coco. »

Après Coco, créé à La Licorne en 2016, l’autrice a signé L’amour est un dumpling, en tandem avec Mathieu Quesnel, et puis Sissi, et enfin Le loup, un face-à-face que Maude Guérin et Luc Senay vont jouer cinq fois chez Duceppe en octobre prochain avant de prendre la route pour visiter plusieurs salles de la province. Depuis 2018, Doummar s’aventure également avec succès du côté de la websérie avec Téodore pas de H.

Quand David Laurin et Jean-Simon Traversy, les codirecteurs artistiques de Duceppe, ont donné carte blanche à l’autrice, ils lui ont, sans le savoir, donné la permission de se mettre à l’écriture de Mama, mais aussi de plonger véritablement dans ses racines égyptiennes, de les embrasser pleinement. « Je réalise le privilège que ça représente, explique-t-elle. C’est une grâce de pouvoir réunir sur scène ces soeurs, mères, filles et cousines des femmes qui sont fortement inspirées de celles de ma famille — même si je leur dis souvent le contraire, pour les rassurer —, mais dont certains traits proviennent aussi des comédiennes extraordinaires qui les incarnent. »

Une histoire d’amour

L’action de Mama se déroule dans la chambre principale d’un bungalow de banlieue où douze femmes se relaient au chevet du patriarche mourant. « C’est une situation que j’ai vécue, explique Doummar. Le grand-père qui agonise. Ses filles, ses petites-filles et sa belle-soeur qui s’affairent malgré la faim, la soif et la fatigue. À partir de là, j’ai beaucoup inventé, mais je trouvais que ce huis clos était idéal pour exposer les relations complexes qui unissent ces femmes. Il y a des enjeux de génération, de bagage culturel et de religion. Il y a de la violence, de la colère, de l’intransigeance, mais aussi beaucoup de bienveillance. »

Le clan de femmes dépeint par Doummar évoque fortement celui immortalisé par Michel Tremblay dans Les belles-soeurs. Dans les deux cas, l’intime mène tout droit à l’universel. « Sur le fond aussi bien que sur la forme, c’est une comparaison avec laquelle je vis très bien, explique l’autrice. L’écriture de Tremblay m’a fondée, c’est indéniable. Ces femmes des années 1960 dont les voix s’entrelacent et se superposent, ces femmes de diverses générations qui s’invectivent tout en s’aimant maladroitement, elles ne sont pas si différentes de celles qui apparaissent dans ma pièce. Comme le dit si bien Marie-Ève Milot, la metteuse en scène du spectacle, la violence que ces femmes ont subie de la part des hommes, elles se la transmettent, elles la reproduisent, mais elles s’assurent également de se soigner les unes les autres. Mama, c’est une grande histoire d’amour : je suis profondément amoureuse de ma famille ! C’est mon hommage à ces femmes résilientes, toujours en mode survie, constamment soucieuses de bien faire. »

Un rire qui libère

 

Tout en embrassant le drame, voire la tragédie — elle n’hésite pas à se réclamer de La maison de Bernarda Alba de Federico García Lorca — l’autrice tient à préciser que, malgré ce qu’on pourrait croire, son texte est souvent très drôle : « En répétition, on a de grands moments de fous rires, des éclats qui font un bien fou. C’était important pour moi qu’il y ait cet humour dans la pièce. Ces femmes ont du tempérament, de la répartie, une indéniable vivacité d’esprit. Quand deux univers s’entrechoquent, deux cultures, deux générations, ça déclenche fréquemment des rires. Moi, je considère que j’ai un pied de chaque côte. Entre la génération de ma mère et celle de mes jeunes cousines, disons qu’il y a un franc décalage dans les mentalités. »

En répétition, on a de grands moments de fous rires, des éclats qui font un bien fou. C’était important pour moi qu’il y ait cet humour dans la pièce. Ces femmes ont du tempérament, de la répartie, une indéniable vivacité d’esprit. Quand deux univers s’entrechoquent, deux cultures, deux générations, ça déclenche fréquemment des rires.

Dans sa pièce, Nathalie Doummar incarne le rôle de Diane (en alternance avec Sharon Ibgui), une femme dont l’histoire est largement inspirée de la sienne : « Elle cohabite avec un homme avant le mariage, divorce du père de ses deux enfants, puis fréquente une femme, ce qui provoque un grand scandale. Sans le vouloir, elle fait souffrir ses parents et ses tantes. Ce qu’elle porte sur ses épaules, appelons ça le poids de la désapprobation, j’ai une bonne idée de ce que c’est. »

Doummar explique que les récriminations sont rarement formulées directement, mais qu’elles finissent toujours par parvenir aux oreilles de la personne concernée, par des voies détournées : « Le territoire le plus miné, celui où les préceptes de la religion catholique ont encore beaucoup d’emprise, c’est sans aucun doute celui du mariage et de la maternité. Remettre ça en cause, c’est courir le risque de décevoir amèrement. »

Savoir que toute sa famille assisteraau spectacle, qui plus est le même soir, crée chez l’autrice et comédienne une appréhension non dissimulée. « J’ai la chienne, je l’avoue, je redoute la réception de ma famille, mais j’ai bon espoir que les femmes de mon clan vont comprendre qu’il y a énormément d’amour dans le geste que je pose. Je ne cherche pas à opposer les méchants et les gentils. J’explique d’où ces femmes viennent, ce qui les a construites. Je ne suis pas là pour faire des reproches à qui que ce soit, seulement leur rendre hommage et les remercier pour ce qu’elles m’ont donné. »

Première fois

 

À quelques jours de monter sur scène aux côtés de ces comédiennes qui vont toutes fouler les planches du théâtre Jean-Duceppe pour la première fois — Karina Aktouf, Lamia Benhacine, Nicole Doummar, Sharon Ibgui, Ambre Jabrane, Aïda Nader, Wiam Mokhtari, Mireille Naggar, Natalie Tannous, Mireille Tawfik, Leila Thibeault Louchem et Elisabeth Sirois —, Doummar ne cache pas sa fébrilité.

« J’ai été émotive à plusieurs moments dans le processus, confie-t-elle. J’ai été bouleversée quand j’ai réalisé que les comédiens québécois de souche se sentaient comme ça chaque fois qu’ils répétaient : le soulagement de ne pas avoir à s’excuser de venir d’ailleurs, de ne pas avoir à s’adapter constamment. Il y a entre nous une familiarité, une sororité, une communion qu’il me tarde de livrer sur scène. »
 

Mama

Texte : Nathalie Doummar. Mise en scène : Marie-Ève Milot. Au théâtre Jean-Duceppe, du 7 septembre au 8 octobre.

Le loup

Texte : Nathalie Doummar. Mise en scène : Chloé Robichaud. Au théâtre Jean-Duceppedu 26 au 30 octobre, puis en tournée à travers le Québec du 1er novembre 2022 au 18 mars 2023.

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