Les défis du retour aux planches postpandémique

«La crise sanitaire recule, et les enjeux sont maintenant partout autour de nous», explique Fanny Pagé, toute nouvelle directrice générale de l’École nationale de théâtre du Canada, une des plus prestigieuses institutions de formation aux arts et aux techniques de la scène.
École nationale de théâtre du Canada «La crise sanitaire recule, et les enjeux sont maintenant partout autour de nous», explique Fanny Pagé, toute nouvelle directrice générale de l’École nationale de théâtre du Canada, une des plus prestigieuses institutions de formation aux arts et aux techniques de la scène.

Les formations en arts de la scène reprennent elles aussi avec la grande rentrée scolaire de la fin de l’été après deux années pandémiques extrêmement éprouvantes. Aucune baisse des clientèles importantes n’est cependant signalée dans certaines grandes écoles de théâtre, de danse ou de musique. Les défis semblent ailleurs, par exemple dans l’ouverture à la diversité et l’adaptation des formations aux marchés du travail.

« La crise sanitaire recule, et les enjeux sont maintenant partout autour de nous », explique Fanny Pagé, toute nouvelle directrice générale de l’École nationale de théâtre du Canada (ENTC), une des plus prestigieuses institutions de formation aux arts et aux techniques de la scène. « Il faut se demander comment s’adapter aux défis de la société et du secteur culturel. » Elle liste la pénurie de main-d’oeuvre, l’accueil d’une clientèle issue des communautés culturelles ou autochtones, mais aussi la relance des spectacles et le renouvellement des publics.

L’ENTC, fondée en 1960, demeure bilingue, biculturelle, très canadienne / canadian. Elle offre quatre programmes dans chacune des langues officielles et un neuvième bilingue.

La nouvelle directrice générale, diplômée en littérature, a travaillé au Cirque du Soleil pendant deux décennies passant d’assistante du fondateur, Guy Laliberté, à la direction des opérations, au recrutement jusqu’à la production de deux spectacles (Michael Jackson One Las Vegas et Luzia pour la tournée).

Le communiqué annonçant sa nomination il y a quelques jours mettait l’accent sur le défi de recrutement. L’ENTC reçoit environ une cinquantaine d’élèves par cohorte. Elle compte 72 étudiants en anglais en ce moment et 73 en français, des chiffres stabilisés depuis des années.

Les candidatures affluent toujours le plus en interprétation, programme « übercontingenté ». Moins de candidats se présentent pour la formation en écriture dramatique, et certaines provinces et certains territoires demeurent sous-représentés partout dans l’École.

« On a une légère baisse des inscriptions sur les deux ou trois dernières années, mais c’est tout petit, dit la directrice. Ce n’est pas alarmant. Est-ce à cause de la pandémie ? Peut-être. La pandémie n’a pas aidé certains métiers associés à la précarité, et on aimerait que tous les programmes soient prisés, c’est sûr. »

Un sentiment d’anxiété

Les coups de sonde auprès d’autres écoles des arts de la scène rapportent des constats semblables. L’option théâtre du collège Lionel-Groulx fait état d’une légère baisse des inscriptions aux auditions en interprétation (« mais la qualité des candidats est toujours présente ») et de « peu d’inscriptions » pour le volet du théâtre musical. Le programme en production scénique enregistre par contre « une grande augmentation des inscriptions ».

« La population étudiante arrive avec un sentiment d’anxiété plus grand, résume par courriel Julie Loyer, du service des communications du collège. Ce n’est plus seulement au niveau de la performance, mais elle est généralisée. Malgré cela, la cohorte qui vient d’entrer semble plus sereine que celle de l’année dernière. »

Elle rappelle que les étudiants des deux dernières années étaient obligatoirement masqués et devaient maintenir une distance physique. Certains ont aussi admis se sentir moins en capacité physique ce qui influe sur leur performance, notamment au cours de danse.

Fanny Pagé est arrivée à la direction des opérations à l’ENTC en janvier 2021, en pleine pandémie. « Les corridors étaient vides parce que les étudiants restaient le moins possible ici pour éviter les contacts », dit-elle dans son bureau de l’ancienne cour juvénile du Québec de style Art déco, rue Saint-Denis à Montréal. L’ENTC possède aussi le Monument-National du boulevard Saint-Laurent.

La population étudiante arrive avec un sentiment d’anxiété plus grand. Ce n’est plus seulement au niveau de la performance, mais elle est généralisée. 

Les Conservatoires du Québec peuvent fournir des données pour 2021, mais pas encore pour l’année scolaire qui commence. Au total, les enseignements de musique comptaient moins d’élèves l’an passé (770) qu’en 2019 (843), dernière année prépandémique. En théâtre, il s’en trouve un peu plus (79 par rapport à 74 inscrits). L’UQAM observe une stabilité constante dans ses baccalauréats dans les deux disciplines artistiques.

La formation à l’ENTC se veut en gros l’équivalent d’un bac universitaire exigeant. L’ENTC entend conserver ses études longues et patientes, même si la tentation paraît forte de répondre aux besoins urgents du marché du travail en compressant certains programmes.

La directrice rappelle que, dans certaines formations techniques, le taux de placement est de 100 %. « Nos étudiants sont placés avant d’avoir fini d’étudier. Si on pouvait en former plus, on en prendrait plus. Les programmes solides forment notre ADN, mais on pourrait envisager des changements, par exemple pour des ressourcements courts de nos diplômés. On se questionne. »

La diversité pose un défi particulier. Le renouvellement des publics ne se fera pas sans l’apport massif de jeunes artistes issus des communautés qui pourront permettre à la population de se reconnaître sur les planches.

Un sondage récent a révélé que la moitié des élèves de l’École nationale de théâtre du Canada se réclame d’origine européenne (se disent en fait « Caucasiens » selon le terme daté utilisé dans l’enquête). Ils sont 28 anglophones et 15 francophones à se déclarer représentants de la diversité. Une bonne proportion (un sur trois des Francos, un sur dix des Anglos) a tout simplement refusé de répondre à la question identitaire.

L’École a mis sur pied l’an dernier le Stage découverte de trois jours pour les jeunes du secondaire issus de communautés culturelles pour les initier aux métiers des planches. Un autre programme anglophone appelé New Pathways reçoit un élève issu d’une communauté autochtone. Les jurys d’admission reflètent également la diversité. « Il faut qu’on arrive à représenter la richesse canadienne qu’il y a autour de nous », résume la directrice.

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