Liliane Gougeon Moisan et Solène Paré abattent les murs

L’autrice Liliane Gougeon Moisan (à gauche) et la metteuse en scène Solène Paré dans le décor de la pièce «L’art de vivre».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’autrice Liliane Gougeon Moisan (à gauche) et la metteuse en scène Solène Paré dans le décor de la pièce «L’art de vivre».

Liliane Gougeon Moisan a écrit L’art de vivre en 2018, pendant ses études en écriture dramatique à l’École nationale de théâtre. « C’était ma pièce de finissante », explique celle qui a remporté le prix Gratien-Gélinas en 2019.

Le jury réuni par la Fondation du Centre des auteurs dramatiques a loué le « style précis » de l’autrice, son « sens de la formule », son « talent évident pour le dialogue », puis a conclu en affirmant que sa comédie dramatique « trace avec aisance les contours d’un monde qui nous est familier avant de le faire habilement basculer dans une réjouissante absurdité ».

« J’ai le sentiment d’être toujours alimentée par les mêmes obsessions, explique celle dont la plus récente pièce s’intitule Et plus je suis inadéquate et plus je suis inadéquate. Je m’interroge sur le regard de l’autre, sur le souci de se conformer à ce qui est attendu de nous et en même de temps sur le besoin de se rebeller contre cet ordre établi. Je suis fascinée par la manière dont plusieurs de mes contemporains se mettent en scène, consomment des façons d’être et d’agir, des modes de vie. J’observe partout ce besoin de prouver sans cesse, à soi comme aux autres, qu’on est une bonne personne. »

Mise en scène de soi

 

Captivé par le monde que décrit Liliane Gougeon Moisan — « un univers érigé sur la démonstration et la mise en valeur de soi » —, Patrice Dubois, directeur artistique du Théâtre PÀP, n’a pas hésité à produire la pièce. « Liliane n’est pas cynique, mais elle nous pousse à nous demander si nous le sommes », peut-on lire sur le site de la compagnie. « Cette pièce devait être abordée avec une sensibilité particulière et c’est pourquoi j’ai invité Solène Paré à la mettre en scène. »

« J’ai tout de suite été interpellée par la cruauté de la pièce, explique la metteuse en scène, qui connaît Gougeon Moisan depuis le cégep. Il y a dans la pièce de Liliane un aspect comique qui m’est moins familier et que j’explore avec bonheur, parce qu’il permet, selon moi, d’apprivoiser la portion très sombre du texte, une véritable lame de fond. C’est une pièce criante d’actualité, où il est question de ce que nous traversons en ce moment. Comprenons-nous bien, ce n’est pas un spectacle sur la pandémie, mais il y a une catastrophe qui se produit, un effondrement qui vient mettre à l’épreuve la capacité d’adaptation des quatre personnages. »

Pour des raisons de logistique, le spectacle, qui devait initialement être présenté au Quat’Sous, le sera finalement à l’Espace Go, où Solène Paré vient justement de terminer une résidence de trois ans. « Ça m’a permis de travailler sur de grands plateaux, de développer une nouvelle écriture, d’expérimenter d’autres formats, se réjouit la metteuse en scène. Ça m’a énormément outillée. J’ai aussi senti que mon oeuvre résonnait auprès d’un vaste public, que je communiquais avec la cité comme jamais auparavant. »

Je pense, comme l’essayiste Naomi Klein, que notre imagination utopique est actuellement réduite à un stade très atrophié. C’est pourquoi je m’assure que tous mes spectacles expriment cette nécessité de rêver grand. 

Tout en étant reconnaissante de la chance qu’elle a eue, la créatrice ne peut s’empêcher de constater que quelque chose cloche en ce qui concerne la direction actuelle des théâtres, que des améliorations s’imposent. « Les durées étonnamment longues de certaines directions artistiques des institutions théâtrales québécoises nous privent certainement de plusieurs conversations, notamment féministes, d’importance. » Sur le plan des idées, des nouveaux courants de pensée, des questions entourant les discriminations systémiques basées sur le genre, la sexualité, la couleur de la peau ou le statut social, il y aurait, semble-t-il, quelques cruciales mises à jour à réaliser.

Sacré quatuor

 

Incarnés par Tatiana Zinga Botao, Raphaëlle Lalande, Larissa Corriveau et Simon Beaulé-Bulman, June, Bianca, Ingrid et Jordan habitent le même immeuble de condos, mais ils ne se connaissent pas. Chacun mène sa quête de bonheur de son côté. Chacun voué à son dogme : réno, déco, alimentation bio, exercice physique et saines habitudes de vie. Jusqu’à ce que les murs tombent, littéralement, les obligeant à former une communauté, un nouveau monde.

« Ces personnages sont des déclinaisons de moi, confie l’autrice. J’ai les mêmes questionnements, les mêmes angoisses, les mêmes vertiges. Leur ambivalence par rapport au monde, c’est la mienne. Comme moi, ils sont capables de cynisme et d’optimisme, souvent en même temps. Je voulais à tout prix qu’ils soient humains, qu’il soit impossible de les prendre de haut, qu’on puisse se reconnaître en eux. Le véritable contact avec l’autre est-il possible ? Les êtres humains sont-ils aptes à imaginer ensemble de nouvelles façons de vivre ? Peut-on vraiment s’affranchir du capitalisme, vivre en marge de la société de consommation ? C’est le genre de questions qui m’a guidée. »

Pour donner du sens à cette aventure qui flirte avec le fantastique, Solène Paré a choisi de miser sur des conventions scéniques franches. « Les personnages sont dans les ruines d’une copropriété, certes, mais je les vois aussi dans un théâtre à l’abandon. Par conséquent, la théâtralité du spectacle est affichée, l’usage d’accessoires est assumé, le recours à l’artifice est ostentatoire. Il y a des effets magiques et des apparitions soudaines réalisés par la scénographe Ellen Ewing, des costumes plus grands que nature signés Oleksandra Lykova… Avec mon équipe, j’ai fait en sorte qu’il y ait là un véritable souffle théâtral. »

Après une pandémie, qu’est-ce qui mérite de renaître de ses cendres ? Une question qui pourrait sous-tendre la pièce en entier, estime Solène Paré. « Je pense, comme l’essayiste Naomi Klein, que notre imagination utopique est actuellement réduite à un stade très atrophié. C’est pourquoi je m’assure que tous mes spectacles expriment cette nécessité de rêver grand, qu’ils traduisent l’urgence de repousser les limites de notre imagination individuelle et collective. »

L’art de vivre

Texte : Liliane Gougeon Moisan. Mise en scène : Solène Paré. Une production du Théâtre PÀP. À l’Espace Go du 1er au 18 septembre.

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