L'écho de la petite Amérique s'éteint

Mort d’un commis-voyageur, qui avait valu à Miller le prix Pulitzer en 1949, est jouée presque chaque jour quelque part dans le monde depuis 50 ans.
Photo: Agence Reuters Mort d’un commis-voyageur, qui avait valu à Miller le prix Pulitzer en 1949, est jouée presque chaque jour quelque part dans le monde depuis 50 ans.

Arthur Miller s'est éteint jeudi soir à son domicile de Roxbury, dans le Connecticut. Il avait 89 ans. Le célèbre dramaturge américain, qui souffrait d'un cancer et d'une pneumonie, aurait succombé à des problèmes cardiaques.

Véritable légende à Hollywood comme à Broadway, conscience sociale de toute une époque — l'art, selon lui, devait servir à changer le monde —, Arthur Miller occupait une place à part dans le panthéon de la dramaturgie américaine, juste à côté de Tennessee Williams. Mort d'un commis-voyageur, qui lui a valu le prix Pulitzer en 1949, est aujourd'hui considérée comme un des classiques du XXe siècle. Cette pièce est jouée presque chaque jour quelque part dans le monde depuis 50 ans.

Arthur Miller était sorti du centre anticancer Memorial Sloan Kettering de New York il y a quelques semaines, a déclaré hier au New York Post la soeur de l'écrivain, l'actrice Joan Copeland. Il avait été transporté cette semaine, à sa demande, dans la ferme du XVIIIe siècle qu'il possédait dans le Connecticut, petit «nid d'amour» qu'il avait acheté en 1958 pendant son mariage avec l'actrice Marilyn Monroe.

Il était né en 1915 à New York de parents juifs immigrants. Manufacturier et propriétaire d'une boutique de vêtements pour dames, son père avait été sérieusement ruiné pendant la Dépression. C'est après avoir lu Les Frères Karamazov, de Dostoïevski, qu'il avait pris la décision de devenir écrivain.

Miller avait tiré de la profonde crise des années 30 des drames sociaux qui avaient la puissance de véritables tragédies grecques. En posant délicatement le doigt sur l'insatisfaction et les inquiétudes de ses concitoyens, de même qu'en éclairant les petites et les grandes fissures qui fragilisent l'écorce du grand rêve américain, il s'est fait le porte-parole d'une certaine misère morale et silencieuse.

Mort d'un commis-voyageur (Death of a Salesman), mise en scène à Broadway en 1949 par son ami Elia Kazan, le consacrait à 33 ans comme l'un des géants de la dramaturgie américaine. Cette oeuvre explore la tragédie d'un petit représentant de commerce déçu par ses ambitions professionnelles, un homme méprisé par son fils et hanté par la tentation du suicide, pris en étau entre des sentiments d'échec et de culpabilité.

La pièce a notamment été portée à l'écran en 1985 par le cinéaste Volker Schlöndorff, mettant en vedette John Malkovich et Dustin Hoffman.

Chasse aux sorcières

Au début des années 50, aux premières heures de la guerre froide, l'hystérie anticommuniste de la Commission d'enquête sénatoriale sur les activités antiaméricaines du sénateur McCarthy bat son plein. En raison de ses amitiés et de ses convictions, Arthur Miller se retrouve aux premières loges de cette vaste campagne de la délation publique de prétendus communistes infiltrés dans le monde du spectacle d'un bout à l'autre des États-Unis.

Certains auront à changer de nom afin de pouvoir continuer à travailler, d'autres devront s'exiler en Europe (comme Charlie Chaplin), tandis que d'autres encore, comme Elia Kazan (qui deviendra un cinéaste plus que célèbre), «choisiront» de dénoncer leurs anciens amis.

Arthur Miller se tient debout et, en pleine chasse aux sorcières communistes, il leur répond en prenant la plume. Les Sorcières de Salem (The Crucible, 1953) devient ainsi la première dénonciation publique du maccarthysme.

«Plus je lisais les documents sur la panique des gens de Salem, écrit Miller dans son autobiographie (Timebends - A Life, 1987), plus je sentais le lien avec ce qui se déroulait dans les années 50: le vieil ami d'une personnalité inscrite sur la liste noire traversant la rue pour ne pas être vu avec elle, la conversion en une nuit d'anciens gauchistes en nouveaux patriotes fanatiques, etc. J'étais fasciné par les rituels de culpabilité et de confession imposés par l'inquisition religieuse, sauf que les offensés du moment n'étaient plus Dieu et ses prêtres mais une commission de sénateurs.»

Forcé de comparaître en 1955 devant la commission, il s'en tirera avec une simple amende pour «insulte au tribunal» (refus de parler) et une peine de prison avec sursis. Hollywood fera plus tard une superproduction avec Les Sorcières de Salem, en 1995, avec Daniel Day Lewis (gendre de Miller, dont il a épousé la fille, Rebecca) et Winona Ryder. Âgé de 80 ans, Miller avait lui-même scénarisé le film.

En 1956, Arthur Miller avait épousé en secondes noces l'actrice Marilyn Monroe, qui était à ses yeux «la fille la plus triste du monde». En 1961, après cinq années d'une relation houleuse qui tirait à sa fin, il avait écrit pour elle le scénario du film The Misfits (Les Désaxés), réalisé par John Huston, qui sera le tout dernier film de l'icône blonde ainsi que de Clark Gable, lequel succombera d'un arrêt cardiaque quatre jours après le tournage.

Le dramaturge avait par la suite épousé, en 1962, la photographe autrichienne Ingeborg Morath, décédée en 2002 à New York, avec laquelle il avait eu deux enfants. Il avait également eu deux enfants de sa première femme, Mary Grace Slattery, épousée en 1940.

Écrire pour le théâtre, a-t-il un jour déclaré, était pour lui une façon de respirer. Ainsi qu'il l'écrit dans Timebends, écrire une pièce de théâtre lui semblait être, dans sa jeunesse, à l'exception d'un médecin qui sauve une vie, «la chose la plus importante qu'un être humain puisse faire».

Auteur de plus de 17 pièces de théâtre, de nouvelles et d'essais, il avait connu avec The Price, produite à Broadway en 1967, son dernier véritable succès, tant critique que commercial.

Intellectuel engagé dans la lutte pour les droits de l'homme, militant contre la guerre du Vietnam, président du Pen Club International, voyageant sans cesse dans les pays de l'Est, au Chili ou à Londres (où ses pièces obtenaient parfois un plus grand succès critique), Arthur Miller portait son engagement moral à hauteur d'homme. Sa célébrité lui avait aussi permis de se porter à la défense de l'écrivain nigérian Wole Soyinka (Prix Nobel de littérature en 1986), emprisonné et menacé d'exécution par la junte militaire au pouvoir.

Miller était encore très actif, sur tous les fronts, jusqu'à sa dernière heure. Deux nouvelles pièces touchaient les planches l'an dernier seulement, Finishing the Picture ainsi qu'une nouvelle version de Resurrection Blues. En pleine affaire Monica Lewinsky, il avait ainsi pris sa plume pour comparer, dans le New York Times, les ennuis du président Clinton avec les persécutions des sorcières de Salem: «À Salem comme à Washington, la bataille est entre mensonges et vérités.»

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