Quand la spectatrice professionnelle monte sur scène

Basé sur les deux livres qu’elle a publiés, le solo d’Émilie Perreault s’apparente à un essai théâtral.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Basé sur les deux livres qu’elle a publiés, le solo d’Émilie Perreault s’apparente à un essai théâtral.

Émilie Perreault l’admet : ses trois prochaines semaines seront « un peu folles ». La journaliste culturelle, autrice et réalisatrice vit deux grosses premières. Alors qu’elle s’apprête à commencer l’animation de la nouvelle quotidienne culturelle à Ici Première, elle monte sur scène pour livrer un texte théâtral de son cru. C’est le festival Fous de théâtre, à L’Assomption — dont elle est la co-porte-parole, avec Simon Boulerice —, qui lui a proposé d’écrire pour la scène à partir de son essai Service essentiel. Et lorsque l’offre d’occuper le créneau radiophonique de feu Plus on est de fous, plus on lit est arrivée fin mai, elle était « tellement contente » de son texte et avait tant envie de le porter qu’elle ne pouvait se résoudre à annuler les représentations. Mais cette première étape de création prend la forme d’une mise en lecture.

Dans La suspension consentie de l’incrédulité, Émilie Perreault part de ce pacte sur lequel repose la fiction. « C’est une convention sociale, on accepte de croire à ce qui nous est raconté. Mais pourquoi va-t-on s’asseoir dans une salle pour se faire raconter quelque chose qui n’est pas vrai ? Et on en a besoin. C’est ce questionnement qui m’intéresse. Je trouve beau que plein de gens décident d’aller au même endroit pour recevoir une parole d’artiste. Donc, j’ai envie de réfléchir au rôle du spectateur, de lui rendre hommage. D’où la phrase drôle : je monte sur scène pour dire à quel point moi je ne veux pas être sur la scène. Je ne me vois pas dire autre chose que ce spectacle-là. Je ne deviendrai pas comédienne. Mais cette parole, j’ai vraiment envie d’aller la tester. »

Celle qui se décrit comme une spectatrice professionnelle espère que ceux qui verront son solo se demanderont pourquoi ils sont au théâtre. « Et c’est une réflexion métaphysique parce que je joue un peu avec les codes du spectacle. » Un texte sur le sens de l’expérience théâtrale elle-même, donc. « Je n’ai pas vu de spectacle dans ce genre-là », note cette grande touche-à-tout, dont les actes de création surgissent souvent du constat d’un manque. « J’ai écrit Service essentiel parce que je ne trouvais pas ce livre-là. Sinon, sincèrement, j’aime mieux consommer ! (rires) J’aimerais mieux aller voir quelqu’un qui me parle de ce sujet. Mais c’est peut-être ça que, moi, j’ai à dire. »

Animée au départ d’un gros « syndrome de l’imposteur », puisqu’elle n’avait jamais écrit de théâtre, l’autrice a contacté un dramaturge qu’elle aime beaucoup, Jean-Philippe Lehoux, qui a validé ses idées. Son soutien a été déterminant. « J’ai eu la chance de l’avoir comme guide, et ce qu’il a fait, c’est de me donner confiance en moi. »

Spectacles marquants

 

Basé sur les deux livres qu’elle a publiés, son solo s’apparente à un essai théâtral. « Je vais sur scène approfondir une pensée. Et je passe à travers ma mémoire de spectatrice, revisitant des shows qui ont été marquants. Je greffe aussi des récits d’autres gens que j’ai croisés au fil de ma carrière, entre autres pour l’essai Faire oeuvre utile. »

Au secondaire, Émilie Perreault était inscrite à l’option théâtre, « mais c’était très clair dès le départ que ce que j’aimais, c’était regarder les autres ». Et pour la nouvelle animatrice de Il restera toujours la culture — un titre inspiré de la citation de Dany Laferrière, après le tremblement de terre à Haïti : « quand tout tombe, il reste la culture » —, l’art, c’est la santé. « Le théâtre est un endroit où je vais prendre soin de moi. J’ai envie que les gens le voient un peu comme ça. Parce que souvent, la culture, c’est le truc qu’on fait à la fin de la semaine s’il nous reste du temps. Ce n’est pas vu comme essentiel. Alors qu’on devrait s’en faire des rendez-vous. Et moi, je pense que je suis la somme de ce que j’ai vu, de ce que j’ai lu. Chacune de ces oeuvres façonne un peu la personne que je suis. »

Et c’est dans l’expérience collective du théâtre que la spectatrice vit ses plus grandes « épiphanies ». Si rien n’est pire, avoue-t-elle, que du théâtre plate, à l’inverse, quand ça marche, il n’y a rien de comparable. « Il y a une énergie, une puissance qui passe à travers le théâtre. »

Son solo aborde aussi, bien sûr, ces moments où « la suspension consentie de l’incrédulité n’opère pas. Ce n’est pas grave de ne pas embarquer dans un show. Mais c’est intéressant de se questionner : qu’est-ce qui fait que parfois, on n’adhère pas ? Ça se peut qu’une oeuvre ne nous rencontre pas. Mais ça dépend aussi de la disposition avec laquelle on arrive dans la salle. »

Et en repensant le lendemain à certains spectacles qu’on croit ne pas avoir aimés, on peut réaliser que c’est parce qu’ils nous ont dérangés. « C’est bien d’être confronté parfois », dit-elle en citant Pour réussir un poulet de Fabien Cloutier, dont la fin l’avait heurtée. On pourrait en « profiter pour se demander pourquoi ça nous rebute ? Ces moments-là sont très instructifs ».

Émilie Perreault plonge avec « énormément d’humilité » dans cette première aventure scénique. « Il se peut qu’au bout des trois représentations, je réalise que j’aime vraiment mieux être spectatrice et que je n’ai pas de fun sur scène. Et ça finira là. Je ne veux pas me mettre trop de pression. Mais j’aimerais vraiment que [le spectacle] vive au-delà de ça. Je me laisse la chance de l’explorer. »

À voir à Fous de théâtre

Paysages-matériau(x) : Le PÀP a créé exclusivement pour le festival cette « action théâtrale » qui s’intéresse à la préservation du patrimoine bâti, inspirée par les écrits de Marie-Hélène Voyer et de Juliana Léveillé-Trudel. Gratuit.

Géolocaliser l’amour : Simon Boulerice offre une « lecture dessinée » de son roman, en compagnie du bédéiste Richard Vallerand dessinant en temps réel.

Hidden Paradise : On retrouve le mordant spectacle chorégraphique créé en 2018 par Marc Béland (ici remplacé par Frédéric Boivin) et Alix Dufresne, à partir d’une entrevue du philosophe Alain Deneault sur l’évasion fiscale.

La suspension consentie de l’incrédulité

À la Chapelle Bonsecours, à l’Assomption, du 25 au 27 août



À voir en vidéo