L'espace ouvert

À l’Espace Libre, les membres-fondateurs ont toujours voulu être ouverts à tout ce qui au théâtre se voulait expérimental. Ainsi, le lieu accueillait-il, en 1982, le Bread & Puppet Theatre.

L'esprit d'ouverture a toujours caractérisé les artisans d'Espace Libre. Dès la première saison en effet, soit au printemps de 1982, le lieu accueillait le Bread & Puppet Theatre des États-Unis. C'était trois ans avant la fondation du Festival de Théâtre des Amériques (FTA) et deux ans avant la première Quinzaine internationale du théâtre de Québec — deux futurs partenaires d'Espace Libre —, donc, à une époque où les spectacles étrangers marqués par une certaine audace n'arrivaient au pays qu'au compte-gouttes. Un spectacle belge, Quarantaine de la Compagnie Plank, a suivi au printemps de 1983 et un autre, australien, à l'automne; l'explosive Ella de Herbert Achternbusch a fait escale rue Fullum, grâce à l'invitation de la Quinzaine de Québec, et ainsi de suite avec des compagnies de France, du Japon, de Yougoslavie, des États-Unis, d'Allemagne.

Outre les spectacles étrangers, les dirigeants d'Espace Libre ont toujours voulu ouvrir leur salle à des groupes susceptibles de constituer une relève, qu'ils se soient affichés comme des émules ou qu'ils aient contesté respectueusement la démarche de leurs aînés. Performeurs (Louise Mercille) et improvisateurs, artistes lyriques (Pauline Vaillancourt) ou expériences scénographiques (Recto-Verso) ont successivement pris l'affiche. Les artistes se voyaient offrir tantôt carte blanche, tantôt la possibilité de concevoir un spectacle avec un des occupants réguliers d'Espace Libre. C'est ainsi que la Compagnie Ondinnok a pu produire avec le NTE la Conquête de Mexico, sur un texte d'Yves Sioui Durand et dans une mise en scène de Jean-Pierre Ronfard, et qu'Omnibus a coproduit le délicieux Jeu de Robin et Marion, avec le groupe de musique ancienne Anonymus.

Depuis le départ de Carbone 14, des compagnies de création et des groupes ad hoc se greffent régulièrement à la programmation d'Espace Libre, que ce soit dans la grande salle ou dans l'une des salles de répétition aux étages supérieurs, qui peuvent être transformées en salles de spectacle pour un public restreint. La politique d'Espace Libre est alors «de défendre des choix esthétiques radicaux, de favoriser l'expérimentation et la recherche, le séjour plutôt que le passage, le choc artistique plutôt que la confirmation de valeurs reconnues». C'est ainsi qu'on aura vu notamment certaines productions des compagnies Hôtel Motel, Voies Obscures, The Other Theatre, le Pont Bridge, le Théâtre de la Nouvelle Lune, sans compter plusieurs spectacles à l'affiche du festival des 20 jours du théâtre à risque et du FTA.

L'héritage de Gravel

Jusqu'à son décès aussi précoce que foudroyant le 12 août 1996, au début de la cinquantaine, Robert Gravel était considéré comme le successeur évident de Ronfard à la direction du NTE et comme son héritier artistique. Deux hommes, deux styles: d'un côté un érudit agrégé de grammaire et venu d'outre-Atlantique, pétri de grec ancien et de latin mais ouvert à la folie autant que fidèle à l'institution, d'un autre un enfant géant à l'humour dévastateur et amoureux des petites gens, sachant cultiver l'énorme popularité que lui ont conféré ses rôles à la télévision. L'ouverture des deux compères aux jeunes générations et leur influence sont considérables. À la fois très proche de Ronfard (dont il aurait pu être le fils), notamment par sa polyvalence, et très différent de lui, Gravel savait apprécier comme lui les classiques, sans cesser de s'interroger sur les fondements du théâtre. Les échanges entre les deux hommes ont atteint un sommet dans Tête à tête qu'ils ont créé et joué en mai 1994, où fiction et réalité échangeaient leurs billes dans un duo/duel fascinant. Toujours prêt à jouer sous la direction de Ronfard, Gravel ne s'est presque jamais produit sur d'autres scènes que celles du TEM/NTE, sauf à la LNI dont il était l'âme, ou alors, la plupart du temps, si c'est Ronfard qui l'y invitait. Ce fut le cas pour la Médée d'Euripide de Marie Cardinal, au TNM, où Gravel campa le rôle de Jason.

Gravel parti pour d'autres cieux, Alexis Martin a pris la relève à la codirection artistique du NTE, fortement inspiré par ses deux aînés qu'il considère comme des maîtres. Comme Gravel, Martin est d'abord un fabuleux acteur, inclassable, même s'il a ensuite pris la plume pour s'inventer un style fort personnel, que l'on peut situer entre le réalisme au 7e degré et le burlesque, avec une touche de philosophie! Une pensée qui a fait des petits, et qui s'est affirmée au sein de la compagnie qu'Alexis Martin a fondée avec quelques amis, répondant au nom impossible de Groupement forestier du théâtre et dans laquelle il affirme pratiquer rien d'autre qu'un «artisanat flamboyant».

Arrive le GTÉQ

En 1995, un nouveau groupe connu sous le nom de Grand Théâtre Émotif du Québec (GTÉQ) décrète que l'année 1996 sera celle du Grand Ébranlement. Accueilli par le NTE pour donner à Espace Libre une nouvelle création les trois premiers jours de chaque mois, création préparée donc en un mois, le GTÉQ joue avec les lettres du mot É-B-R-A-N-L-E-M-E-N-T et ouvre sa programmation, le 1er janvier, avec un spectacle conçu autour du mot «Éden». Suivront des pièces intitulées: Barbarie, Rien, Avril, etc. Le 1er septembre, c'est avec une émotion extraordinaire que la création du mois, préparée dans la peine et l'urgence en une quinzaine de jours, devient un vibrant hommage à Robert Gravel auquel prennent part des douzaines de comédiens, habitués d'Espace Libre. À partir de la lettre E, les artisans du GTÉQ ont créé et présenté pendant les trois premiers jours du mois, comme ils s'y étaient engagés pour toute l'année, Exécution ou la mort du roi Trébor. Il fallait une telle célébration pour dire adieu au doux géant d'Espace Libre.

Notons que c'est sur un texte écrit par Gravel et Alexis Martin que le GTÉQ avait auparavant monté la pièce Nudité, présentée le 1er mai 1996. En fait, ce petit dialogue à quatre voix constitue la dernière oeuvre théâtrale écrite par Robert Gravel. Les membres du GTÉQ avaient demandé aux deux complices d'imaginer une pièce banale mettant en présence, dans une maison de banlieue, deux jeunes couples BCBG dont l'un rendait visite à l'autre. Seule particularité: sans qu'il n'y soit jamais fait allusion dans le texte, tous les personnages étaient nus, et le public aussi. Cette expérience unique dans le théâtre montréalais, qui s'est déroulée dans le plus grand calme et une simplicité exemplaire, consistait à voir si le nu pouvait être banal et naturel sur une scène, et si l'on pouvait le dissocier de toute connotation sexuelle ou choquante. Malheureusement, la pièce n'a été donnée que deux fois. L'Escouade de la Moralité du Service de Police, alertée par certains médias, a en effet menacé le NTE de sévir en cas de récidive, et les comédiens, solidaires avec la direction du NTE, ont préféré mener d'autres combats, plus artistiques à leurs yeux que celui du droit à la nudité.

Espace Libre est donc demeuré depuis plus de 20 ans ce pour quoi il a été mis au monde: Un lieu d'expérimentation, de recherche, d'essai, un laboratoire de la création, ouvert et stimulant. Un lieu où l'on s'interroge en prenant des risques inconcevables dans les théâtres conventionnels aux rangées soigneusement alignées et au public d'abonnés. Un lieu où l'on peut réinventer le rapport salle-scène pour chaque spectacle, où l'on peut présenter autant une pièce sans comédien (Les objets parlent) qu'un classique (Le Cyclope, Autour de Phèdre), ou encore une pièce à un seul personnage et pour spectateur unique (La Tour, d'Anne-Marie Provencher). Bref, un lieu où l'on peut secouer les conventions théâtrales, en connivence avec un public toujours prêt pour l'aventure. Un espace libre mais jamais vide, habité depuis six ans par le fantôme du roi Trébor.