«Vernon Subutex 1»: vitriolique comédie humaine

David Boutin donne une présence sensible, sentie à ce personnage, malléable à force d’avoir perdu ses repères, qui sera ballotté d’un hôte temporaire à l’autre.
Photo: Vivien Gaumand David Boutin donne une présence sensible, sentie à ce personnage, malléable à force d’avoir perdu ses repères, qui sera ballotté d’un hôte temporaire à l’autre.

La nouvelle directrice de l’Usine C marque sa nomination avec un spectacle costaud, exubérant, vitriolique. Une imposante production de trois heures que la musique (le programme de la pièce fournit la liste de ses choix très variés et évocateurs) enveloppe à la manière d’une trame narrative. Avec son regard à la fois cinglant et pénétrant, la fresque sociale de Virginie Despentes fournit une matière dramatique forte.

Vernon Subutex 1 suit la chute d’un ex-disquaire, dont le monde s’est écroulé après la faillite de son magasin. David Boutin donne une présence sensible, sentie à ce personnage, malléable à force d’avoir perdu ses repères, qui sera ballotté d’un hôte temporaire à l’autre.

La forme du roman choral

 

La transposition fidèle d’Angela Konrad épouse un peu la forme du roman choral, qui rentrait successivement dans la tête des divers personnages, lesquels déversaient leurs justifications et doléances, leurs vulnérabilités et contradictions.

Sur scène, cette forme souvent monologique et directe, où ils semblent s’adresser à nous, paraît mettre en exergue l’isolement, la dislocation sociale. D’autres scènes, d’une redoutable efficacité, font entendre en voix enregistrées les pensées intérieures, sans indulgence, des protagonistes.

En émerge l’image d’un monde atomisé, écartelé sur les plans idéologique et socio-économique, une collision de frustrations diverses, qui n’est pas exempte de points de vue extrêmes, voire choquants. Une société impitoyable partagée entre les êtres en état de survie qui regrettent le monde enfoui de leur jeunesse et ceux qui profitent sans vergogne de l’actuelle époque matérialiste.

Soulignons les projections video d’Alexandre Desjardins, grâce auxquelles le spectacle nous transporte dans de multiples lieux, de l’appartement luxueux au logement miteux.

Portée par une distribution polyvalente, cette partition décapante donne lieu à plusieurs compositions mémorables, certaines aux confins de la caricature, les interprètes embrassant à fond, avec une audace jouissive, ces personnages qui ont quelque chose d’excessif. Des sortes de monstres dans un monde en perte d’humanité.

Anne-Marie Cadieux livre un numéro burlesque de haut calibre en amante frénétique de Vernon — le lit n’est pas sans raison l’élément central de la scène —, sans parler d’une composition confondante dont on vous réserve la surprise. Dominique Quesnel est pleine d’aplomb en spécialiste du salissage médiatique, symbole d’une ère où tout est permis, et, à l’autre bout du spectre, se révèle attachante en itinérante. Paul Ahmarani habite avec une énergie hilarante son scénariste frustré et intolérant. Violette Chauveau s’impose notamment en ex-vedette de la porno. Le mari violent déclassé campé par Philippe Cousineau inspire à la fois l’aversion et la pitié.

Bref, il faudrait presque toutes les nommer, les figures hautement théâtrales de ce microcosme humain aussi coloré qu’il peut être perturbant, parfois.

Vernon Subutex 1

Texte : Virginie Despentes. Conception, adaptation et mise en scène : Angela Konrad. Production : La Fabrik, en collaboration avec l’Usine C. Jusqu’au 22 juin, à l’Usine C.

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