«Contes et légendes», futur proche

Avec «Contes et légendes», la Compagnie Louis Brouillard adopte une vision futuriste, sans rien sacrifier de sa virtuosité sensible.
Photo: Elizabeth Carecchio Avec «Contes et légendes», la Compagnie Louis Brouillard adopte une vision futuriste, sans rien sacrifier de sa virtuosité sensible.

Deux qualités précieuses marquent le travail de Joël Pommerat et de la Compagnie Louis Brouillard. D’abord, la capacité d’isoler un sujet et de le filer avec intelligence ; puis, cette capacité de créer ce qu’il faut de situations et d’ambiances pour nous plonger dans le sujet — qualités qui nous ont moult fois été données à voir au Québec (Les marchands, Cendrillon, La grande et fabuleuse histoire du commerce).

Avec Contes et légendes, la compagnie française adopte cette fois une vision futuriste, sans rien sacrifier de sa virtuosité sensible. Dans le futur proche esquissé, des robots à la physionomie humaine font leur entrée dans les foyers pour accompagner les adultes dans leurs tâches ou les enfants dans leurs devoirs, dans leur vie, la succession de tableaux rappelant La réunification des deux Corées.

À l’altercation violente sur un coin de rue entre un truand et une jeune fille, qu’il soupçonne d’être un androïde, succède en lever de rideau une présentation didactique sur l’évolution récente de la robotique. La finesse, au rendez-vous, nous immerge tranquillement dans ce monde nouveau, en même temps que vaguement familier.

Le minimalisme ici encore s’impose, rien ne dépasse (même chose à l’écriture). Un meuble, au besoin, indiquera un intérieur, la scénographie ne convoquant jamais que le nécessaire : cette musique au bon moment, et ce qu’il faut d’éclairage cru, une lumière blanche nous répétant que c’est de la réalité qu’il s’agit ici.

Ces robots maladroits, leur tête figée engoncée dans un torse rigide — des comédiens, faut-il se rappeler, devant l’effet saisissant —, sont loin des réplicants de Blade Runner. Les machines demeurent machines, distance qui ne rendra que plus étrange l’attachement humain à leur égard : celui d’une mère mourante qui en fait l’achat à un enfant trop attaché, ce garçon miraculé qui saisit l’occasion de rencontrer enfin son robot-vedette.

​Les androïdes, toutefois, sont vite relégués au second plan : ce sont les relations humaines qui préoccupent Pommerat, et celles-ci apparaissent pour le moins… difficiles. La mise en scène abondante d’enfants, joués par des comédiennes du même âge, ajoute au malaise : c’est leur avenir qui semble esquissé ici.

Malaise dans la civilisation

 

Si la question du lien a toujours traversé la littérature et le théâtre, il ne fait aucun doute que Pommerat en saisit quelque chose d’essentiel, d’éminemment actuel. Le dramaturge joue de l’embarras suscité par l’affection envers les machines, et bien sûr mille exemples de la vie courante nous viennent en tête, à l’ère du numérique et de l’accès au virtuel en continu.

Dépassant l’anecdotique, le spectacle vise cependant un inconfort autrement plus profond qui touche à la possibilité même d’une rencontre, souci qui s’incarne notamment dans ces scènes où le genre apparaît comme motif : ce garçon qui affiche sa « fluidité » ou alors ces garçons rassemblés autour d’un leader charismatique, façon camp de rééducation. Devant la « féminisation complète de notre société », il faut leur donner le moyen de reconnecter avec leur « force intérieure »… Quitte à sacrifier ce qui pourrait traîner en eux de sensibilité. La proposition, jouée sans trop appuyer, est glaçante, là où le spectacle n’a cure de prendre position.

Les scènes se multiplient, de même que les questions ancrées dans l’ici et maintenant. On rit jaune par moments dans cette production où la tendresse se fait somme toute rare. Un humour efficace est persillé ici et là, certes ; il n’en reste pas moins un constat sombre. Une violence latente ou manifeste traverse les relations ; des impasses et de l’incompréhension aussi, de la difficulté à communiquer.

Les robots, on l’aura compris, agissent ici comme révélateurs de notre difficulté à construire des espaces partagés. Près d’un siècle après le texte de Freud, le malaise dans la civilisation prend la couleur d’une difficulté à joindre l’autre, à bâtir du commun. Avec intelligence et sensibilité, Pommerat et sa compagnie placent leur travail au cœur de cette époque.

Contes et légendes

Texte et mise en scène : Joël Pommerat. Avec Prescillia Amany Kouamé, Jean-Édouard Bodziak, Elsa Bouchain, Léna Dia, Julie Doucet, Angélique Flaugère, Lucie Grunstein, Marion Levesque, Angeline Pelandakis et Mélanie Prézelin. Au Diamant, les 9, 10 et 11 juin.

À voir en vidéo