Promenons-nous à «L’heure bleue»

David Bouchard et Maxime Robin proposent une réécriture de «Hamlet», de Shakespeare, au milieu du bois.
Photo: Stéphane Bourgeois David Bouchard et Maxime Robin proposent une réécriture de «Hamlet», de Shakespeare, au milieu du bois.

David Bouchard et Maxime Robin proposent au Carrefour international de théâtre une réécriture personnelle et substantielle de Hamlet, de Shakespeare, au milieu du bois, loin du centre-ville des théâtres.

La plus visible des couches d’adaptation, qui se révéleront nombreuses, réside évidemment dans cette présentation hors les murs. Devant une estrade aménagée le long d’un chemin sillonnant la forêt, la troupe investit une semi-clairière, cadrage original à cette transposition du texte au contexte contemporain : le Québec d’aujourd’hui, sa ruralité.

À cette actualisation qui en soi aurait pu rester convenue s’ajoute rapidement cette couche étonnante dès le lever de rideau, alors qu’Anne-Marie Côté, enseignante du village, prend rapidement le public à partie : si un tireur devait attaquer l’école, comment se protégerait-on ? Comment faudrait-il agir ? La pièce dès lors se place à l’aune d’une actualité manifeste.

Hamlet, ici « Junior », sera ainsi cet enfant banal dont on guettera cependant un destin appelé à dérailler. L’angoissé au verbe profond de Shakespeare, ici, devient isolé dans son silence : c’est l’adolescent au corps maladroit qui n’a pas les mots pour appui. Après le décès de son père et l’arrivée d’un oncle salace usurpant sa place auprès d’une mère guidée par des pulsions indigentes, victime des méchancetés de ses amis, le personnage incarné patiemment par David Bouchard prendra un tour inquiétant, car ses doutes existentiels, interrogeant le suicide, céderont le pas à la seule vengeance.

Faute d’amour

Le rapprochement avec les tueries en milieu scolaire, s’il donne au spectacle son image finale, mémorable, laisse tout de même quelques points d’interrogation. Les motivations du personnage s’embrouilleront par moments, là où la pièce file par ailleurs un travail serré pour nous y faire coller — la distance est notable quand sa folie frappe directement Ophélie (Cynthia Archambault, dans un choix audacieux et porteur), laquelle offrait le seul espace de tendresse à notre âme agitée.

Le nœud familial autour duquel la réécriture a joliment resserré sa focale, en revanche, gardera une cohérence remarquable. Les accointances de la mère (Évelyne Rompré, sans esprit, dégoûtante de lubricité) et de cet oncle policier (Éric Leblanc, parfait d’arrogance et de « mâlitude » affichée) trouvent d’ailleurs dans le contexte social choisi et son indigence un contexte propre à magnifier les tensions de ce triangle malsain.

Le destin trouble qui se déploie alors amène des ambiances tendues, pour lesquelles le décor offrira plusieurs ancrages fort convaincants. Les voix du père — ou sont-ce les amis de Junior qui lui jouent des tours ? — joueront du lieu choisi, Junior arpentant le grand vide de la forêt d’où viennent les appels. Idem pour cette apparition d’un ours qui pourrait être ce même père : la bête traverse alors une pénombre qui rend vivante cette irruption du fantastique. Loin des facilités habituelles de la scène, les éclairages (Keven Dubois) viennent appuyer les détours inquiétants du récit, pendant qu’une musique (Millimetrik) puissante ajoute au caractère enveloppant des bois.

Certes, cette proposition aura sacrifié à la virtuosité et à la densité du langage ; cela, toutefois, dans une proposition nette qui a su coller à une ligne claire. Celle-ci est visible quand la pauvreté du milieu autant que des relations se fait le creuset de l’isolement et de la détresse du personnage. L’indigence morale alors apparaît devant nous, toute là, crédible dans ses effets.

L’heure bleue

Texte et création : Maxime Robin et David Bouchard. Mise en scène : Maxime Robin. Avec David Bouchard, Évelyne Rompré, Éric Leblanc, Anne-Marie Côté, Samuel Bouchard, Vincent Paquette, Cynthia Archambault et Scott Riverin. ​Une production La brute qui pleure et La vierge folle, au Centre de plein air de Beauport jusqu’au 11 juin.

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