«Vernon Subutex 1»: un spectacle à l’esprit rock

Adaptée du roman de Virginie Despentes, premier tome d’une trilogie culte, et mise en scène par Angela Konrad, «Vernon Subutex 1» raconte l’histoire et la déchéance d’un disquaire, interprété par David Boutin, que la révolution numérique et la crise du disque chassent de son monde.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Adaptée du roman de Virginie Despentes, premier tome d’une trilogie culte, et mise en scène par Angela Konrad, «Vernon Subutex 1» raconte l’histoire et la déchéance d’un disquaire, interprété par David Boutin, que la révolution numérique et la crise du disque chassent de son monde.

David Boutin s’apprête à jouer une quatrième pièce, rien de moins, durant la saison 2021-2022, marquée par les reports de spectacles. Une première pour le comédien — qui a, de plus, accueilli un premier enfant il y a trois mois —, qui n’avait jamais enchaîné autant de rôles au théâtre en une année. Ce qui s’est fait aisément, assure-t-il, la moitié des productions étant déjà très avancées dans le travail de création.

L’interprète souligne « la qualité des projets », qui l’a attiré. On est frappé par la diversité des univers et des registres dans lesquels son talent s’est déployé : de Seeker, création intimiste de science-fiction signée par une jeune autrice, au classique Mademoiselle Julie, en passant par la satire noire Ulster American.

Son prochain rendez-vous théâtral, et non le moindre : le rôle-titre de Vernon Subutex 1, l’adaptation par Angela Konrad du tome initial de l’entreprise romanesque culte de Virginie Despentes (Konrad, qui vient d’être nommée nouvelle directrice générale et artistique de l’Usine C, compte présenter une transposition de la trilogie intégrale à l’hiver 2024). L’œuvre forte de l’écrivaine française appelle visiblement la scène : le réputé metteur en scène allemand Thomas Ostermeier en monte lui aussi le premier volume, au théâtre de l’Odéon à Paris, et, coïncidence, presque aux mêmes dates.

« Il y a une sorte d’esprit rock’n’rolldans l’univers de ce roman, qui peut très bien se traduire au théâtre, pense David Boutin. Angela voulait le travailler un peu dans cet esprit rock là, avec ce que ça veut dire de délinquance,de liberté à essayer des choses, l’énergie, la musique. »

Le spectacle marque sa première collaboration avec la metteuse en scène, dont il avait cependant vu les pièces. « C’est une brillante intellectuelle. Mais aussi, ce qui est bien pour monter des shows comme ça, elle a cette espèce de liberté et de folie : on l’essaie ! On n’a pas peur ! Go ! »

Le comédien s’anime pour reconstituer la scène, l’empressement de la créatrice à tester diverses propositions. « Je pense qu’elle a une idée assez claire de ce qu’elle veut. Mais lorsqu’elle te choisit pour travailler avec elle, ça l’intéresse de savoir ce que tu penses. Cet échange est super parce que tout le monde dans l’équipe sent qu’il fait partie du spectacle, qu’il l’influence d’une certaine façon. Ce ne peut qu’être stimulant, de travailler sur une production comme ça. »

Il y a une sorte d’esprit rock’n’roll dans l’univers de ce roman, qui peut très bien se traduire au théâtre. Angela [Konrad] voulait le travailler un peu dans cet esprit rock là, avec ce que ça veut dire de délinquance, de liberté à essayer des choses, l’énergie, la musique.

 

Et la création est portée par une belle distribution : Paul Ahmarani, Anne-Marie Cadieux, Violette Chauveau, Samuel Côté, Philippe Cousineau, Blanche-Alice Plante, Dominique Quesnel et Mounia Zahzam.

« La fin d’un monde »

Le récit choral suit la dégringolade sociale d’un disquaire et DJ, autrefois propriétaire d’un magasin très couru. Après la perte de son appartement, Vernon dérive, squattant chez les uns et chez les autres. Jusqu’à aboutir dans la rue. Gravite autour de lui une galaxie de personnages contrastés, aux identités, conditions socioéconomiques et idéologies diverses, liés par une quête parallèle : un producteur enclenche une recherche afin de mettre la main sur des cassettes d’enregistrement testamentaire qu’a léguées à Vernon son ami Alex, une vedette de rock mort d’une surdose…

L’adaptation est « très fidèle » à ce roman publié en 2015, qui peint une fresque saisissante de notre époque. « C’est vraiment une galerie de portraits, note David Boutin. La plupart des personnages sont des quadragénaires ou des cinquantenaires. Ils se sont connus plus jeunes, ont vécu le rock’n’roll ensemble. Il y a une grande nostalgie d’une certaine époque, un désenchantement peut-être. Des rêves qu’ils n’ont pas réalisés pour certains, ou des histoires d’amour qui n’ont pas fonctionné. Et c’est beaucoup sur une époque où un capitalisme sans pitié est mis en avant, si bien que les gens ont de la difficulté à vivre. »

Outre ces inégalités, ce clivage croissant entre riches et pauvres, le récit évoque aussi la dématérialisation de la musique, sa numérisation, et donc le déclin d’une ère. « On sent que quelque chose change, la fin d’un monde. Il y a aussi l’arrivée des réseaux sociaux, qui fait que maintenant — là, c’est moi qui extrapole — les gens vont se permettre de dire parfois des grossièretés. Alors que le monde du rock’n’roll était beaucoup plus associé, pour ces personnages, à l’idée de la communauté, à la gang. Plusieurs se retrouvent désormais dans une solitude. Quand Vernon va devoir essayer de retrouver ses amis, ou des connaissances, pour avoir une place [où dormir], il se rend compte que parfois ils n’ont plus rien en commun. C’est un portrait qui présente beaucoup de visions différentes de la société. »

Corrosif

 

David Boutin parle de son personnage comme d’un être « vulnérable, en état de survie ». « À partir du moment où Vernon perd sa passion, la musique et être disquaire, il va se replier sur lui-même. Il a vécu beaucoup de deuils aussi : énormément d’amis sont morts en très peu de temps. On ne dit pas qu’il est en dépression, mais il y a quelque chose de cet ordre-là. »

Un antihéros inadapté à la brutalité de son époque, mais qui possède du charisme. « Ça l’aide, il va en jouer. C’est un être d’une très grande sensibilité, capable de beaucoup d’humanité. Je pense que c’est cette sensibilité qui fait que les gens sont aussi attirés par lui. Mais il est à la recherche, je ne sais pas, d’une vérité. Quand il est chassé de son petit monde dans son appartement, il découvre la vraie vie. Il est confronté à bien des gens qui pensent autrement [que lui]. »

« Vernon est resté bloqué au siècle dernier, quand on se donnait encore la peine de prétendre qu’être était plus important qu’avoir », dit l’un des personnages dans le roman. Traversé de « beaucoup d’humour », grinçant, Vernon Subutex fait entendre certains discours « qui parfois pourraient être choquants » : tenants de l’ultradroite, conjoint violent, trader incarnant le « capitalisme sauvage »…

« C’est corrosif, bien sûr, mais toujours très humain, nuance l’acteur. On voit que l’autrice aime les personnages. Oui, même si parfois ils disent des grossièretés. Cette humanité transparaît tout le temps dans son écriture, et on peut s’y accrocher. Sinon, ce serait juste des personnages qu’on détesterait et ce serait plate en [maudit] comme show ! » (rires)

Cette empathie de Virginie Despentes envers ses créations nous permet d’essayer de les comprendre, même si on n’est pas d’accord avec leurs propos, croit David Boutin. Et à travers cette société implacable, « c’est comme si on voulait miser sur eux en se disant : oui, le système a ses injustices, ses inégalités, mais ce sont des êtres humains avant tout. On arrive à le percevoir. Même dans la rue, on continue à s’entraider. C’est cette humanité qui nous donne quand même espoir, je pense. »

 

Vernon Subutex 1

Texte : Virginie Despentes. Conception, adaptation et mise en scène : Angela Konrad. Production : LA FABRIK, en collaboration avec l’Usine C. Du 14 au 22 juin, à l’Usine C.

À voir en vidéo