Théâtre - Du côté de la dignité

À l'Espace libre, le Théâtre Complice monte Roche, papier, ciseaux... du dramaturge australien Daniel KeeneDaniel Keene est presque inconnu de ce côté-ci de l'Atlantique; il n'a jamais été joué au Québec et très peu aux États-Unis. En Europe, en France surtout, on est depuis longtemps séduit par ses personnages à la lisière du monde...

Aussi bien le dire tout de suite: je n'avais jamais entendu parler de Daniel Keene avant de recevoir le communiqué de l'Espace libre annonçant la création de Roche, papier, ciseaux... , un collage de trois courtes pièces du dramaturge australien. Le réflexe habituel est de «googler» puis de consulter quelques sites Internet et rapidement le tour est joué. Mais ce coup-ci, le «courraillage» du temps des Fêtes aidant, j'ai plutôt choisi d'arriver vierge à l'entrevue et, pourquoi pas, de me laisser séduire. Ce fut une sage intuition...

Devant moi, un Denis Lavalou fébrile (auquel se joindra plus tard Marie-Josée Gauthier). Malgré les -329 °C dehors, cet homme brûle. Dans ses gestes, dans ses yeux, dans ses mots est inscrite la passion qui l'habite encore à la sortie d'une répétition de Roche, papier, ciseaux... dont les représentations débutent mardi prochain à l'Espace libre. Avec sa complice Marie-Josée Gauthier — que voilà, frigorifiée elle aussi —, ils tâtent tous deux de la mise en scène et jouent dans le spectacle. Le Théâtre Complice, c'est eux, essentiellement.

Ils en sont déjà à leur cinquième production depuis la création, en 1994, de leur petite compagnie «au projet». Ils s'intéressent depuis le début à un théâtre de l'intimité, un théâtre de «petites formes», comme on dit, qui vient vous interpeller au détour des mots ou des situations. Après avoir creusé les univers de Duras, de Tardieu et de Marie-Line Laplante, ils ont regroupé ici trois des courtes pièces de Keene: Deux tibias, Roche, papier, ciseaux et La Pluie, la deuxième, un quatuor, donnant son titre au spectacle.

Les deux complices m'apprendront aussi que Keene est né à Melbourne et qu'il est fils d'ouvrier. Il a frôlé l'itinérance à New York et à Londres avant de revenir chez lui et de fonder une petite compagnie de théâtre pour laquelle il a déjà écrit plus de 35 pièces. Il a aujourd'hui 50 ans. Depuis 1999, Daniel Keene connaît un succès fou en Europe, «beaucoup plus que chez lui, en Australie», précise Lavalou. En France, toute son oeuvre est traduite et jouée fréquemment; cinq de ses textes étaient montés cet automne seulement par des metteurs en scène de la trempe de Didier Bezace et Maurice Bénichou. C'est Marie-Josée Gauthier qui est tombée sur Keene par hasard alors qu'elle cherchait un texte dans la bibliothèque de l'École nationale de théâtre...

Faits divers

Dès que tout le monde est un peu réchauffé... Denis Lavalou confie son admiration sans borne pour Keene, qu'il voit comme «un Beckett sans le nihilisme». «C'est un auteur immense, raconte-t-il. Il s'inspire de la réalité de tous les jours: ses personnages sont toujours des gens simples, au bord de l'abîme, souvent victimes de fermetures d'usine ou de "rationalisation". Ce sont des gens déconnectés, laissés de côté, sans moyens ni points de repère. Mais ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'ils sont à la recherche de ce qui les empêchera de sombrer. Du petit geste, de la petite tâche qui leur permettra de rester du côté de la dignité. Ainsi, dans Deux tibias, un homme qui n'a plus rien poursuit une quête étrange en errant à travers les rues: il cherche une boîte en carton dans laquelle il pourra ensevelir le petit enfant mort qu'il a trouvé... C'est un univers dur, impitoyable, mais étonnamment humain.»

Marie-Josée Gauthier intervient là-dessus. Elle parle de cette «quête de la transcendance dans des petits riens» qui caractérise l'univers de Daniel Keene. «C'est une sorte de quête de lumière à travers des scénarios s'inspirant constamment de faits divers: comme ces métiers qui se perdent, auxquels fait allusion l'intrigue de Roche, papier, ciseaux. Partout on trouve cette recherche de l'acte à poser, de la petite chose permettant d'affirmer qu'on est humain. Il n'y a rien de décoratif ici, ni dans l'action, ni dans l'écriture: au contraire.» Elle souligne aussi le défi que pose cette oeuvre à un metteur en scène parce que les moindres gestes qu'y font les personnages renvoient à l'essence du réel...

Avec eux sur scène, on retrouvera Daniel Gadouas, Denis Gravereaux et Sharon Ibgui. Et les mercredi 12 et 19 janvier, Gauthier et Lavalou convient les spectateurs à une rencontre précédant le spectacle pour parler de l'univers de ce rare dramaturge qui s'acharne à mettre en scène l'attachement de l'homme à sa propre dignité. «Pour renouer, dans le chaos du monde, avec un témoignage fondamental.»

Voilà un rendez-vous avec l'essentiel qui devrait vous faire oublier définitivement la période hautement consumériste qui s'achève dans quelques jours...

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ROCHE, PAPIER, CISEAUX...

Trois courtes pièces de Daniel Keene

Une production du Théâtre

Complice présentée à l'Espace libre du 4 au 22 janvier