Déjà dix ans d'Usine!

En 2005, l'Usine C célébrera son dixième anniversaire. Cela s'amorce dès le retour des vacances avec une série de spectacles ayant la Suisse comme point central: une production québécoise d'un dramaturge suisse, en reprise, et deux spectacles du renommé Théâtre Vidy-Lausanne. La directrice de l'Usine, Danièle de Fontenay, fait le point sur ce lieu de diffusion pluridisciplinaire qu'est devenue la salle de la petite rue Lalonde.

Malgré les hurlements du vent, dehors, en cette glaciale fin d'avant-midi, l'ambiance est très «cool» dans le petit café de l'Usine C. La «patronne», Danièle de Fontenay, s'apprête à célébrer sa dixième année à titre de directrice artistique de l'ancienne usine Raymond convertie en temple de l'art pluridisciplinaire.

Elle est là depuis les tout débuts, Danièle de Fontenay, et même avant puisqu'elle était déjà de la création d'Espace Libre en 1980 alors que Les Enfants du Paradis, devenus Carbone 14, s'installaient avec Omnibus et le NTE dans la caserne de pompiers désaffectée que l'on connaît. C'est elle qui a plus tard piloté le projet de la relocalisation de Carbone 14, puis le chantier de l'Usine C. C'est elle aussi qui dirige, «généralement et artistiquement», Carbone 14 depuis 1989 et l'Usine, depuis 1995. Et Danièle de Fontenay est plutôt contente de ce qui se passe chez elle depuis dix ans.

Mais voyons d'abord ce qu'il en est de cette «tempête» annoncée...

Laisser des trous

Dès la reprise, de l'autre côté du jour de l'an, l'Usine C accueille donc cette «tempête suisse» qui nous vaudra d'abord la présence de Denis Lavant. Il nous revient — il était là en mai dernier, on s'en souvient, dans cette bouleversante Nuit juste avant les forêts de Koltès — avec un texte s'inspirant de la vie et de l'oeuvre du peintre Francis Bacon: Figure, de Pierre Charras, mis en scène par Lukas Hemleb (du 6 au 15 janvier). C'est une production du Théâtre Vidy-Lausanne, de Suisse, évidemment. En complément de programme, on nous offre aussi une conférence de Michel Archimbaud — qui a mené une longue série d'entrevues avec Bacon jusqu'à sa mort en 1992 — sur les rapports du peintre avec la création. Ça se passera les 7 et 8 janvier, à 17h30, au Studio de l'Usine C.

Mais, bien sûr, ça ne s'arrête pas là. On aura aussi droit à Pièces de guerre I, II, et III, la trilogie d'Edward Bond (un Britannique, tiens!) dans la mise en scène d'Armand Deladoëy. Ce spectacle de la compagnie Le Crochet à Nuages est coproduit par le Théâtre Vidy-Lausanne et l'Usine C (du 18 au 30 janvier). À moins de me mettre encore les pieds dans les plats, c'est la première fois que la trilogie de Bond (Rouge, noir et ignorant, La Furie des nantis et Grande Paix) sera présentée intégralement ici.

En finale, la «tempête suisse» prendra le visage de Paul Savoie, qui nous revient dans cette remarquable production de La Promenade de Robert Walser, un Suisse lui aussi, mise en scène par Jean-Marie Papapietro du Théâtre de Fortune. On vous a déjà dit tout le bien qu'on pensait de la finesse de ce spectacle et c'est un bonheur qu'on puisse le revoir, du 2 au 9 février. Ici aussi, en complément, une conférence: celle de Paul Lefebvre sur l'influence de Walser sur Kafka, Musil, Hesse et Canetti. Ça se passera le 7 février à 17h30, toujours au Studio de l'Usine.

Bon. Mais cette tornade suisse annoncée n'est pas finalement «suisse pure laine», non? «Non, pas vraiment, répond Danièle de Fontenay. C'est un peu le hasard qui nous a menés là: ce n'était pas planifié au départ. Mais comme nous laissons toujours des trous dans notre programmation, les choses se sont, disons, placées dans ce sens-là.»

Des «trous»? «Oui. Des trous. Nous essayons de ne pas faire rouler le théâtre comme une usine, justement. On cherche, chaque année, à atteindre un équilibre entre les spectacles que nous accueillons et le volet "service aux créateurs" qui fait partie de notre mandat. Cela veut dire laisser du temps aux créateurs pour travailler; ça se traduit en assistance technique ou en temps de répétition, par exemple. C'est ce qui a permis à Brigitte Haentjens de pouvoir répéter son Médée-Matériau pendant huit semaines.»

Mais justement, le mandat de l'Usine C n'a-t-il pas évolué dans le sens de la diffusion plus que de la création depuis dix ans?

«Oui et non», répond «la patronne».

«Il y a le fait indéniable que l'Usine C est un lieu de création; on n'a qu'à faire la liste des spectacles présentés ici au cours des dix dernières années pour le constater. Les créateurs importants d'ici et d'ailleurs, que ce soit en danse, en théâtre ou en musiques nouvelles, sont passés chez nous. Nous sommes un lieu de diffusion pluridisciplinaire. En fait, le tiers de notre calendrier est consacré aux créateurs qui viennent travailler ici en résidence, en ateliers de recherche et de création. Et les deux tiers qui restent vont à la diffusion de spectacles correspondant, toujours, à notre mandat. Dès le départ, je vous le rappelle, il n'a jamais été question que l'Usine C soit la demeure d'une seule compagnie monopolisant toutes les ressources. Le projet impliquait que nous soyons un lieu de diffusion de spectacles mettant en relief la création contemporaine. Et je vous avoue que je suis assez fière, oui, de ce que nous avons fait.»

Le pari de la création

Danièle de Fontenay n'aime cependant pas s'aventurer sur le terrain du bilan. «À cause du manque de recul», précise-t-elle. Mais elle souligne que l'Usine C est devenue un lieu reconnu, par les artistes d'un peu partout et par les gens du milieu, pour sa programmation pluridisciplinaire et par l'accueil qu'elle réserve aux créateurs contemporains vivants.

«Je pense que nous avons réussi le pari de la création, poursuit la directrice artistique de l'Usine. Ça se traduit concrètement par un engagement envers des créateurs et, toujours, ça représente un risque. Mais notre public est prêt à cela et nous aussi. [...] Nous choisissons des créateurs plus que des spectacles. Et l'inverse est vrai aussi: l'Usine C est choisie par les créateurs de toutes les disciplines autant qu'elle les choisit. Avec les années, l'esprit de la maison s'est imposé et des complicités se sont tissées qui nous amènent par exemple à travailler régulièrement avec Marie Brassard, Pigeons International, Dada Kamera et Sylvain Émard. Avec des festivals aussi comme le FTA et Coups de Théâtre. Ou même avec le Théâtre Vidy-Lausanne...»

Ces liens sont tissés si serré que, même si elle se trouvait aux commandes d'un budget illimité, Danièle de Fontenay ne changerait pas la politique de l'Usine. «Évidemment, si nous avions plus de moyens, nous pourrions boucler notre budget sans investir de temps dans des activités marginales mais lucratives comme des locations corporatives. Nous accueillerions plus de créateurs et nous leur offririons plus de services. Nous ouvririons la porte un peu plus largement et nous investirions dans le développement de public, par exemple. En créant plus de liens avec les écoles, en organisant plus de rencontres avec les créateurs, de conférences et de stages. En gardant une politique de prix accessibles aussi... Mais au bout du compte, nous garderions les mêmes objectifs d'ouverture, de création et de diffusion.»

Et où en sont les rapports entre Carbone 14 et l'Usine C?

«Carbone 14 est toujours la compagnie responsable de l'Usine C, qu'elle fait vivre avec ses subventions au fonctionnement. Mais c'est aussi devenu une des compagnies qui présente ses spectacles ici. Bientôt, en 2005, Carbone 14 célébrera son 30e anniversaire, mais je ne dirai rien là-dessus. Je laisse à Gilles [Maheu] le soin de vous en parler lui-même.»

Ça s'est terminé là-dessus.

Et dehors, en sortant, le froid mordait toujours...