Joël Pommerat continue d’éclairer le mystère avec «Contes et légendes»

Joël Pommerat poursuit son  observation  des valeurs,  des relations et des identités contemporaines en se tournant cette fois vers l’avenir et vers ce moment très particulier de l’adolescence.
Elisabeth Carecchio Joël Pommerat poursuit son observation des valeurs, des relations et des identités contemporaines en se tournant cette fois vers l’avenir et vers ce moment très particulier de l’adolescence.

Après Ça ira (1) Fin de Louis (2015), où il s’engageait avec une vaste distribution sur l’ambitieux terrain de la révolution et des débats politiques, l’auteur et metteur en scène français Joël Pommerat renouait en novembre 2019 avec le théâtre intimiste et évocateur qui a fait sa réputation. Portrait d’une génération, Contes et légendes sera le cinquième spectacle de Joël Pommerat présenté au CNA, à Ottawa et au Carrefour, à Québec.

Suite de brefs échanges significatifs entre des adolescents, des adultes et des robots androïdes, c’est-à-dire représentant l’humain, Contes et légendes passe par un futur proche pour mieux parler du présent. « Je ne vous l’apprends pas, explique le créateur, on vit une époque assez agitée du point de vue des questionnements identitaires. On assiste à une redéfinition des différentes catégories sociales individuelles et collectives. De profondes mutations s’opèrent. À mon avis, ces bouleversements touchent les adolescents en premier et de plein fouet. »

Objets de fascination

 

Joël Pommerat a maintes fois abordé la construction identitaire de l’enfant en réaction à sa famille, à son milieu, à sa société, et bien souvent à la cruautédont les humains sont capables ; notamment dans Pinocchio (2008), mais aussi dans Cet enfant (2006) et La réunification des deux Corées (2013).

Pourtant, l’artiste se défend d’être un spécialiste : « Je suis un acteur et un spectateur de toutes ces questions. Je veux dire que je ne les surplombe pas. Je ne suis pas un sage ou un penseur, un philosophe ou un sociologue, je suis un praticien du théâtre. J’opte d’ailleurs pour des processus de création qui ne mettent pas forcément en avant l’intelligence ou le savoir, mais qui permettent plutôt au sens de surgir par lui-même, à une expérience sensible de se produire, à l’inconscient de se manifester. »

La représentation est faite de 11 scènes, autant de « contes et légendes », des microfictions indépendantes et pourtant indissociables qui composent l’un de ces portraits kaléidoscopiques dont Joël Pommerat a le secret. Incarnés par de jeunes comédiennes, les adolescents et les robots qui les accompagnent depuis peu dans leur vie de tous les jours entretiennent des rapports qui interrogent la différence entre humanité et artificialité, enfant et adulte, fiction et documentaire, fantastique et réalité, valet et maître, féminin et masculin.

« Je ressens une fascination pour ces androïdes, avoue l’auteur et metteur en scène. Ces entités sont troublantes, parce qu’elles sont artificielles et néanmoins de fidèles reproductions de l’être humain. Tout en étant créées par l’être humain, elles peuvent le surpasser, faire preuve de plus de fluidité et de souplesse, d’une bien plus grande capacité à se déplacer à travers les catégories. Bien entendu, toutes ces questions sont traitées dans le spectacle. »

Pommerat précise que son anticipation ne l’a pas entraîné du côté de la dystopie. « Je ne souhaitais pas rajouter du drame, explique-t-il. Je me suis plutôt attaché à constituer une réalité qui est au bord d’émerger, un monde où les robots seraient très semblables aux êtres humains. Je n’ai pas ressenti le besoin de verser dans la science-fiction, parce que les mises en abyme que j’avais sous les yeux me paraissaient déjà bien assez spectaculaires. »

Jeu de miroirs

 

Tout en reconnaissant que l’accès aux robots, aussi bien qu’à toutes les technologies, risque fort de continuer à creuser les inégalités sociales, Joël Pommerat est d’avis que leur présence dans nos vies, alors que de nombreux films, téléséries et romans ne cessent d’envisager le pire, n’est pas à entrevoir comme fondamentalement toxique ou destructrice.

« Les robots seront exactement ce que l’humain voudra ou pourra en faire, estime l’homme de théâtre. Il est possible que ça produise des catastrophes, certes, mais ça pourrait tout aussi bien apporter beaucoup à l’humanité. Les robots sont des artefacts, des reproductions de notre propre condition ; entre eux et les humains, il y a nécessairement un jeu de miroirs qui s’opère. »

Tout en recevant les interrogations inquiètes de nombreux spectateurs et spectatrices, le metteur en scène continue de croire qu’il s’agit de fantasmagories. « Ce sont des projections, des fantasmes, de pures fabrications de leurs esprits, explique-t-il. Non seulement les robots pourraient bien être pacifiques, mais je ne serais pas étonné du tout qu’ils soient également doux et accompagnants, que l’on puisse développer avec eux de véritables relations. Cela dit, le spectacle ne formule pas de réponses, il n’impose pas un jugement, il laisse le public tirer ses propres conclusions. »

L’art et la manière

À l’aube de la soixantaine, après avoir signé une vingtaine de spectacles, un répertoire d’une rare cohérence, le créateur avoue qu’il lui est arrivé récemment de ressentir des doutes : « J’avais l’impression d’être confronté à une limite, le sentiment d’être sur le point de me répéter. »

Puis l’illumination s’est produite à nouveau, et le créateur s’est lancé dans le développement de ce qui allait devenir Contes et légendes. « J’étais convaincu à ce moment-là d’avoir quelque chose d’inédit à offrir, se remémore-t-il. Bien sûr, c’est une utopie. Aujourd’hui, je sais que je raconte autrement ce que j’ai déjà raconté et que le plus important c’est fort probablement ça : la manière dont on s’y prend pour raconter. »

Contes et légendes

Texte et mise en scène : Joël Pommerat. Une production de la Compagnie Louis Brouillard. Au théâtre Babs Asper du Centre national des arts (Ottawa), à l’invitation du Théâtre français du CNA, du 1er au 4 juin, puis au Diamant (Québec), à l’occasion du Carrefour international de théâtre, du 9 au 11 juin.

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