«Not One of These People»: des voix en tête

Ce jeu entre l’auteur et le personnage, le vrai et le faux, la réalité et la fiction, Martin Crimp s’amuse à le cultiver depuis ses premiers textes. Impossible d’essayer de savoir quelle part de lui se retrouve dans les voix de ses personnages ; il préfère laisser planer le doute en repoussant les limites de sa propre imagination.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Ce jeu entre l’auteur et le personnage, le vrai et le faux, la réalité et la fiction, Martin Crimp s’amuse à le cultiver depuis ses premiers textes. Impossible d’essayer de savoir quelle part de lui se retrouve dans les voix de ses personnages ; il préfère laisser planer le doute en repoussant les limites de sa propre imagination.

C’est d’abord une question de grain de la voix : posée, douce, mais également chaleureuse. Parce que la discussion avec Martin Crimp se fait au téléphone, la musicalité du langage frappe en premier. D’une certaine manière, une discussion téléphonique avec celui qu’on a souvent décrit comme un auteur qui crée des voix plutôt que des personnages respecte la logique poétique de Crimp. Not One of These People, présenté au Carrefour international de théâtre du 1er au 3 juin, s’annonce comme une version radicalisée de cette affirmation : l’auteur britannique décrit sa nouvelle pièce comme un « texte continu de 299 voix », toutes portées par un seul interprète — d’abord par Crimp lui-même en anglais, puis en français par Christian Lapointe.

L’œuvre, plus une « lecture-performance qu’une pièce traditionnelle », est née d’une commande du Royal Court Theater de Londres en vue de la réouverture des théâtres à l’automne 2020. De vague de COVID en vague de COVID et de fermeture en fermeture, le texte n’a finalement pas été présenté à Londres, mais voilà qu’il trouve sa première incarnation scénique grâce à l’invitation de Christian Lapointe.

Dans ce nouveau texte, fait pour être lu (« pour minimiser la quantité de répétitions nécessaires et avoir un objet facilement adaptable à n’importe quel contexte de création »), Crimp aborde trois thèmes qui organisent les 299 voix : enjeux culturels épineux (« sexualité, racisme, qui peut parler au nom de qui ? »), la confession et la chance (« une des données fondamentales du drame »). Le texte est notamment un hommage à Tim Etchells et à la compagnie Forced Entertainment, dont la pièce Speak Bitterness est constituée d’acteurs qui lisaient des « confessions » au public, dans un flot ininterrompu de pensées : « J’ai toujours été fasciné par la simplicité formelle de cette adresse au public, et je cherchais un moyen de la reprendre dans mon écriture. »

« Une occasion de jouer »

L’humour et la notion de plaisir se cachent sous les atours sérieux d’un des auteurs les plus célébrés de sa génération, mais qui reste d’habitude loin des devants de la scène. « Une des choses qui m’intéressent dans ce texte, et que je trouvais aussi dans Speak Biterness, est son aspect ludique. Pour moi, c’est aussi une occasion de jouer, dans le sens où le faisaient mes enfants qui, plus jeunes, s’amusaient de façon autonome avec des jouets ou des poupées, inventant des voix et des histoires pour eux-mêmes », explique Crimp.

À entendre l’auteur autant parler de jeu, on se demande ce qui peut le motiver à se lancer sur scène pour la première fois depuis ses années d’études : « L’idée ne m’avait pas traversé l’esprit avant la proposition de Christian, mais j’y ai vu une forme de justice poétique, comme la pièce est aussi une manière de mettre à nu le processus d’écriture et la posture de l’auteur. Il y a aussi une forme de perversité et d’attrait du danger, comme lorsqu’on voit un fil électrique dénudé et qu’on décide d’y toucher alors qu’on sait que c’est dangereux. »

Ce jeu entre l’auteur et le personnage, le vrai et le faux, la réalité et la fiction, Crimp s’amuse à le cultiver depuis ses premiers textes. Impossible d’essayer de savoir quelle part de lui se retrouve dans les voix de ses personnages ; il préfère laisser planer le doute en repoussant les limites de sa propre imagination : « Je pense à l’importance des gens qui n’existent pas. Hamlet ou Mrs Dalloway, par exemple, n’existent pas, mais ils peuvent représenter plus qu’une personne réelle. Les endroits où on peut aller à l’intérieur [de notre tête] plutôt que dans le monde extérieur ne sont pas à négliger. Souvent, le monde intérieur est plus cohérent que le monde extérieur. » Par politesse ou par crainte d’avoir été mal compris, soucieux de toujours trouver le mot juste, il ajoute en riant : « Je ne sais pas si ça a du sens pour vous, mais d’une certaine manière ça en a pour moi. »

Si Crimp ne connaissait pas Christian Lapointe avant leur première discussion, il savait que le metteur en scène aime son œuvre (Lapointe amonté trois de ses pièces depuis 2015). Pour Not One of These People, l’auteur a rapidement été convaincu par le dispositif scénique (des avatars créés avec la technologie du deepfake — ou hypertrucage — miment les 299 voix en même temps que le texte est lu), mais aussi par la méthode de travail de Lapointe : « Nous avons échangé des idées à propos de la structure, du rythme, mais nous nous sommes rapidement entendus sur la nécessité, pour moi, de ne pas trop répéter ou de prétendre que je suis un acteur. C’est important de préserver un sentiment de spontanéité et de fraîcheur qui ne soit pas feint. La peur qui m’habite actuellement doit rester vivante sur la scène ! »

Est-ce à dire que l’écriture de Crimp est à la veille de changer ? La voix hésite et marque une pause, avant de répondre : « Je ne sais pas si quelque chose va changer, mais je pense à quand j’enseignais, il y a quelques années. Un étudiant demandait aux autres ce qu’ils écriraient s’ils pouvaient écrire n’importe quoi. Quand mon tour est venu, j’ai expliqué que je voudrais pouvoir écrire sans effort un texte en flot de paroles, un peu comme le fait Elfriede Jelinek. En y repensant aujourd’hui, je crois avoir réalisé mon fantasme, ou au moins 299 parties de celui-ci. »

Quelques suggestions à ne pas manquer au Carrefour international de théâtre

Le Carrefour international de théâtre, après deux années pandémiques, renoue pleinement avec son ampleur habituelle. Si l’hiver a ramené en salle une régularité, la programmation nourrie, avec ses activités satellites, ses chantiers et, bien sûr, ses spectacles d’ici et d’ailleurs (Joël Pommerat et Martin Crimp, entre autres), apparaît comme une occasion de marquer un effectif retour à la normale.

 

Cette 22e édition, jusqu’au 11 juin, présentera notamment la trilogie Hamartia, du créateur coréen Jaha Koo. Avec Lolling and Rolling, autour de l’apprentissage obligatoire de l’anglais en Corée du Sud, Cuckoo, qui fait référence à une populaire marque d’autocuiseur à riz doublée de fonctions vocales, et The History of Korean Western Theatre, réflexion autour du théâtre coréen, le créateur basé en Belgique se propose de scruter la culture sud-coréenne et la place qu’elle arrive à se tailler aujourd’hui.

 

Avec William Shakespeare’s As You Like It: A Radical Retelling by Cliff Cardinal, l’auteur, acteur et metteur en scène d’origine autochtone, figure applaudie du théâtre canadien, présentera ici sa propre version de Comme il vous plairapour actualiser sa capacité d’éveiller la conscience politique du public. Le créateur de Huff, de passage au Périscope en 2016, cherchera à subvertir, avec ironie et humour noir, ce texte de Shakespeare qui a fait du monde entier un théâtre.

 

Cette édition marque également le retour d’Où tu vas quand tu dors en marchant… ? Les cinq tableaux, conçus comme à l’habitude par des artistes de disciplines diverses et à nouveau sous la direction artistique d’Alexandre Fecteau, se déplacent toutefois hors du centre-ville en prenant cette année pour terrain de jeu le parc des Moulins (ancien jardin zoologique). Cette nouvelle mouture du populaire parcours gratuit, du jeudi au dimanche, sera l’occasion de mesurer si le public, lui, se sent prêt à retrouver ses habitudes.

Simon Lambert

Not One of These People /  Pas une de ces personnes

Texte : Martin Crimp. Mise en scène : Christian Lapointe. Avec Martin Crimp (en anglais) ou Christian Lapointe (en français). Dans le cadre du Carrefour international de théâtre de Québec. Au théâtre La Bordée, le 1er juin, en anglais, et les 2 et 3 juin, en français.



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