Dénoncer le saccage du territoire et des peuples

Scène du spectacle «Elenit», présenté dans le cadre du FTA 2022
Photo: Julian Mommert Scène du spectacle «Elenit», présenté dans le cadre du FTA 2022

L’art comme outil de dénonciation sociale et politique : c’est ce que visent plusieurs artistes de la 16e édition du Festival TransAmériques (FTA), notamment Maryse Goudreau, Lars Jan ou encore Laakkuluk Williamson Bathory et Vinnie Karetak. Conséquences de déplacements forcés des ancêtres, répercussion des décisions politiques sur le fleuve et sur les bélugas, effets dévastateurs des changements climatiques sur l’eau… Le FTA promet des spectacles engagés qui cherchent à faire réagir le public.

« Je veux les brasser », lance Maryse Goudreau lorsqu’elle évoque l’effet qu’elle souhaite avoir sur le public avec son spectacle La conquête du béluga. Depuis une dizaine d’années maintenant l’artiste fouille les archives concernant cet animal, « porteur de mémoire ». « En plus des recherches, je me suis réellement impliquée, j’ai fait du sauvetage, de la nécropsie, j’ai sécurisé des sites où certaines baleines s’échouent, etc. », ajoute Mme Goudreau au sujet de son « projet de vie ».

Même ampleur pour Vinnie Karetak et Laakkuluk Williamson Bathory, qui puisent dans leur histoire personnelle autochtone pour leur pièce Qaumma. Les artistes souhaitent évoquer les déplacements forcés qui ont marqué leurs ancêtres ainsi que la mémoire collective. « Chaque famille inuite a ses histoires concernant le fait de survivre aux effets extrêmes de la colonisation. Nos histoires de famille forment qui nous sommes, consciemment et inconsciemment. Dans notre spectacle, on parle de comment on s’est ouverts et fermés en tant qu’Inuit dans le but que notre lumière, notre volonté, brille », explique Mme Bathory.

Pour Lars Jan, c’est l’environnement qui le préoccupe depuis plus d’une dizaine d’années, et c’est sur ce sujet qu’il a décidé de construire son œuvre Holoscenes. « Pendant plusieurs années, je me suis senti de plus en plus concerné par les inondations et l’histoire de l’eau au XXIe siècle. C’est une collection d’articles, de catastrophes naturelles bien réelles et de conversations qui ont constitué la base d’où a émergé cette vision artistique », exprime-t-il.

Des approches interdisciplinaires

 

Livres, performances, pièces de théâtre… Maryse Goudreau a tiré plusieurs objets artistiques de ses recherches sur le béluga. Pour La conquête du béluga, l’artiste s’est inspirée de plus de 5000 textes, tirés des procès-verbaux et de verbatims de l’Assemblée législative du Canada, pour composer le sien. « Toutes les phrases ont été dites un jour ou l’autre par un député ou un ministre à la Chambre des communes du Canada dans les 150 dernières années », explique-t-elle. Cette lecture théâtrale portée par des interprètes de la compagnie gaspésienne le Théâtre À tour de rôle est aussi accompagnée de sons de mammifères marins.

Pour M. Jan aussi, la recherche scientifique a été un point de départ pour créer son œuvre. Pendant plusieurs années, il a lu de nombreuses études, mais s’est aussi entouré de professionnels du climat pour enrichir ses connaissances. Au fil de ses recherches, il a fait plusieurs expérimentations, notamment avec Cathy Zimmerman, experte en art de la performance. « On a commencé dans une piscine, puis, pour essayer, on est allés dans un conteneur d’eau industriel connecté à une pompe pour pouvoir comprendre comment le système fonctionnait », se souvient-il. Huit ans après une première version à Toronto, il revient cette année pour le FTA avec un aquarium géant qui sera installé sur l’esplanade Tranquille, dans le Quartier des spectacles, où quatre interprètes vivront des scènes quotidiennes avant de se faire submerger par douze tonnes d’eau. « Il y a aussi des ressources autour de l’œuvre pour les spectateurs qui souhaitent en apprendre davantage sur l’histoire de l’eau et du climat », ajoute M. Jan.

Parce que les forces sont complexes, il faut relier certains points pour voir comment ces modèles abstraits, comme la pollution industrielle ou l’inaction face aux traités, changent, souvent pour le pire, notre quotidien

 

Laakkuluk Williamson Bathory et Vinnie Karetak proposent eux aussi une œuvre sous la forme d’une « expérience ». « On appelle cela du théâtre sculptural, où l’action se déroule au beau milieu des spectateurs. On implique le public dans ce qui se passe, dans ce qu’on fait et dans les mots qu’on dit. On les immerge dans la lumière, la musique, les textes et nos identités authentiques pour être vus de tous », détaille Mme Bathory. Le public sera amené à graviter autour d’un iceberg, symbole du Nunavut, et à côtoyer les artistes contant leurs histoires intimes.

Besoin de se révolter

 

« C’est remarquable que certaines personnes pensent que ça ne les affecte pas personnellement », lance le créateur de Holoscenes au sujet des enjeux climatiques. Selon lui, chacun doit se sentir concerné par la question environnementale, même si cette dernière ne semble pas toujours directement affecter notre quotidien. « Parce que les forces sont complexes, il faut relier certains points pour voir comment ces modèles abstraits, comme la pollution industrielle ou l’inaction face aux traités, changent, souvent pour le pire, notre quotidien », affirme-t-il. C’est d’ailleurs pour exprimer ces différentes problématiques que M. Jan poursuit, même huit ans plus tard, son œuvre Holoscenes. « Ce projet continue à être recyclé, et tant mieux. Ça donne à réfléchir de constater le peu de progrès accompli sur des enjeux aussi vitaux en lien avec le climat », se désole-t-il.

Pour Maryse Goudreau, c’est la révolte qui l’a poussée à aller plus loin et à créer. « Dans les années 1920, le gouvernement du Québec a accusé, à tort, les bélugas de manger trop de morues et de saumons dans le fleuve.Il y a alors eu une campagne de guerre contre eux, des bombes étaient tirées directement dans l’eau, et les pêcheurs étaient autorisés à leur tirer dessus. On a fait du béluga un bouc émissaire. C’est affreux », se souvient-elle.

Lars Jan espère aussi avoir un « impact viscéral » sur le public, notamment grâce au fait que Holoscenes soit joué en extérieur, et donc soit accessible à tous. « C’est important que le projet rejoigne un public diversifié. Parce que le projet n’a pas de langue, le lieu de performance est plein de conversations. C’est visuel, donc multilingue et ça crée une communauté qui se rassemble autour d’idées et du désir d’être ému », pense-t-il.

Pour M. Karetak, l’art est politique. C’est l’histoire de sa grand-mère qui l’a inspirée à créer : « Elle a été mise en accusation dans une affaire de meurtre, mais a été acquittée. C’est une histoire longue et bien plus complexe qui est expliquée dans le spectacle », explique-t-elle. Avec Qaumma, elle souhaite donner la parole aux Autochtones et faire passer le message à toutes les communautés. « Je veux surtout montrer aux gens que nous sommes arrivés jusqu’ici parce que quelqu’un dans notre passé n’a pas voulu abandonner et est resté debout », poursuit-elle.

Malgré la rudesse des propos de son œuvre, Mme Goudreau cherche aussi à insuffler de l’espoir dans l’histoire du béluga. « On constate peu à peu que l’entrée des femmes dans le gouvernement change la perception envers l’animal. Très longtemps, tout était mercantile quand on parlait du vivant et, ensuite, on le considère différemment », affirme-t-elle. De plus, elle a constaté, au fil de ses recherches, que « la société a évolué ». « Je ne veux pas créer d’anxiété par rapport à l’environnement et à ses enjeux, conclut-elle. Il reste du travail à faire, mais les perceptions ont changé, il y a eu des changements majeurs ! Ça donne de l’espoir ! »

Le point commun de tous ces artistes est l’envie de faire réagir, de faire bouger les mentalités. Selon eux, l’art est politique et peut pousser à l’action. « L’art est un des outils, conclut M. Jan. Et nous devons utiliser tous les outils que nous avons pour réparer ce que nous avons cassé. »

Notre sélection pour le FTA

Face to Face

 

Une main tendue, une embrassade, une pause… Inspiré par le langage corporel et la communication virtuelle, le chorégraphe Naishi Wang construit un duo dansé captivant.

 

À La Chapelle – Scènes contemporaines, du 5 au 8 juin.

 

Malaise dans la civilisation

 

La première collaboration du dramaturge Étienne Lepage et de la metteuse en scène Alix Dufresne risque fort d’être un dynamique détournement des conventions scéniques et sociales.

 

Au théâtre Prospero, du 28 mai au 1er juin.

 

Elenit

 

Une fable signée par le Grec Euripides Laskaridis, dont on avait découvert l’imaginaire singulier, burlesque, lors de sa précédente visite au FTA (Titans, en 2018).

 

Au théâtre Duceppe, du 1er au 4 juin.

 

Traces. Discours aux nations africaines

 

Un texte inspirant du philosophe sénégalais Felwine Sarr, porté par l’important créateur et comédien burkinabè Étienne Minoungou.

 

À la Maison Théâtre, du 3 au 5 juin.

 

Laboratoire poison

 

Du docuthéâtre belge explorant un sujet fort, le jugement des mouvements de résistance par l’Histoire, dans une forme qu’on dit vivante, ludique.

 

Au théâtre Jean-Duceppe, du 7 au 9 juin.



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