Le douloureux théâtre du français au Canada

Une table ronde au Théâtre d’Aujourd’hui dans le contexte du projet. Danielle Le Saux Farmer (artiste-chercheuse et interprète), Liam Lachance (panéliste), Sabrina Mercier-Ullhorn (panéliste), Akos Verboczy (panéliste) et Nicolas Gendron (artiste- chercheur).
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une table ronde au Théâtre d’Aujourd’hui dans le contexte du projet. Danielle Le Saux Farmer (artiste-chercheuse et interprète), Liam Lachance (panéliste), Sabrina Mercier-Ullhorn (panéliste), Akos Verboczy (panéliste) et Nicolas Gendron (artiste- chercheur).

La vie est un théâtre. Le Canada aussi, semble-t-il. La troupe de théâtre Catapulte a en effet entrepris de monter une ambitieuse pièce sur le thème délicat de l’état du français au Canada. Ambitieuse, parce que pour l’écrire, la compagnie a entrepris de traverser le Canada pour récolter des témoignages à l’aide de débats d’experts. Pour l’instant, le projet répond au titre de travail Oh ! Canada.

Cette semaine, c’est à Montréal, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, que Catapulte provoque plusieurs discussions, dont une sur le projet de loi 96 et sur les réalités des minorités linguistiques, qui s’est tenue mercredi. Il y avait d’un côté Liam Lachance, professeur d’anglais au cégep Dawson, qui s’oppose farouchement, entre autres, à une obligation pour les francophones et les allophones de fréquenter un cégep francophone. De l’autre, la traductrice Sabrina Mercier-Ullhorn et l’auteur d’origine hongroise Akos Verboczy penchaient en faveur de cette réforme de la Charte de la langue française pour la protection qu’elle offrirait à l’avenir de la langue française au Québec.

Originaire de l’Abitibi, Sabrina Mercier-Ullhorn raconte avoir découvert le bilinguisme montréalais lorsqu’elle est arrivée dans la métropole, à l’âge de 18 ans, tandis qu’Akos Verboczy, qui a écrit Rhapsodie québécoise. Itinéraire d’un enfant de la loi 101, considère sa francisation « forcée » par la loi 101 comme un cadeau.

Sensible aux minorités linguistiques

 

Franco-Manitobaine de naissance et Franco-Ontarienne de culture, Danielle Le Saux-Farmer, l’une des dramaturges qui travaille sur le projet, est très sensible aux réalités des milieux linguistiques minoritaires. Son collègue Nicolas Gendron, Québéco-Guatémaltèque, est un ardent défenseur des lois protégeant le fait français au Québec, précise-t-elle. En cours de route, le duo s’est associé à Noémie F. Savoie, originaire de Québec.

Lancé il y a trois ans, le projet pourrait voir le jour d’ici deux ans. Mais comment réunir sur une seule scène des réalités linguistiques aussi différentes que celles de Montréal et de Saint-Boniface ? Danielle Le Saux-Farmer n’exclut pas la possibilité de produire des versions différentes de la pièce selon l’endroit où elle sera présentée, voire à intégrer des comédiens locaux à chaque escale.

La traversée du Canada est quant à elle entamée, puisque le théâtre Catapulte a déjà tenu des tables rondes à Caraquet, au Nouveau-Brunswick, à Sainte-Geneviève, dans l’ouest de l’île de Montréal, et à Ottawa.

« C’est très ambitieux. Ça nous dépasse, même. L’idée vient de moi et de Nicolas. Nicolas voulait fêter les 40 ans de la loi 101, parce qu’il aime tellement la langue française. Moi, j’ai dit que ça adonnait, parce que, comme Franco-Ontarienne, on fêtait aussi les 50 ans de la loi sur les langues officielles au fédéral. Avec nos profils québécois et canadien, on s’est unis pour mettre ça sur pied, et récemment dans le projet, on a invité Noémie, qui est de Québec, qui a aussi habité à Halifax, a étudié en traduction et en linguistique », raconte Danielle Le Saux-Farmer.

Brouillard passager ou crise climatique ?

Régnant à la fois sur les émotions et sur la raison, la langue, dans tous les cas, suscite les passions. « Ça s’énerve, ça s’excite, ça se déchire la chemise. Et c’est ça qui nous intéresse aussi. On va toujours être dans ce rapport, dans la crainte de la perte comme francophone », dit Danielle Le Saux-Farmer.

La troupe Catapulte devra sûrement procéder à un élagage considérable des témoignages récoltés pour monter sa pièce de théâtre.

« En fait, on essaye toujours de se positionner entre le ressenti, la météo linguistique, et le climat. C’est quoi, réellement, l’état du fait français au Canada ? Est-il réellement en déclin ? On a dit ça aujourd’hui : “l’heure est grave… ” ; un autre dit “les chiffres sont stables”, ou encore, “moi, ce n’est pas ça que j’ai lu”. Comment s’y retrouver ? »

Entre les chiffres et les anecdotes, comme celle recueillie, le matin même, d’un de ses amis qui n’a pas été capable de se faire servir en français, comment faire la part des choses ?

« Moi, j’ai l’impression que l’heure est grave en Ontario, dit-elle. J’ai l’impression qu’ailleurs, l’heure est grave, mais qu’ici [au Québec], il y a un mythe. J’ai l’impression que ce qui fonde beaucoup d’éléments du projet de loi 96, c’est du ressenti. »

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