La relève théâtrale plaide pour une réforme du milieu

Roxane Drolet, Héloïse Desrochers, Kariane Héroux-Danis, Josianne Dulong-Savignac et Marie-Ève Groulx sont membres de la Table de concertation de la relève du Conseil québécois du théâtre (CQT), un sous-groupe formé pour définir les problèmes de l’industrie et imaginer des solutions.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Roxane Drolet, Héloïse Desrochers, Kariane Héroux-Danis, Josianne Dulong-Savignac et Marie-Ève Groulx sont membres de la Table de concertation de la relève du Conseil québécois du théâtre (CQT), un sous-groupe formé pour définir les problèmes de l’industrie et imaginer des solutions.

Il y a de la grogne, beaucoup de grogne dans le milieu du théâtre québécois. Les reproches de sclérose généralisée et les demandes de réformes majeures s’amplifient de la part des forces vives de la relève. Après deux années de quasi-repos total forcé par la pandémie, la relance sur les mêmes vieux rails vers les mêmes perspectives bouchées lui semble aussi injuste qu’insupportable.

La nouvelle formulation critique prend la forme d’une lettre ouverte diffusée la semaine dernière par la Table de concertation de la relève du Conseil québécois du théâtre (CQT), sous-groupe formé expressément pour définir les problèmes de l’industrie et imaginer des solutions. Intitulée La relance de quoi ?, elle s’appuie sur un diagnostic sombre livré dès les premières phrases du manifeste.

« Le paysage théâtral québécois du printemps 2022 est fait de ruines », peut-on lire dans le texte cosigné par les quinze membres de la Table de concertation, et déjà appuyé par plus de 160 artistes et artisans. « Des ruines humaines faites d’innombrables épuisements professionnels, d’insécurité financière, de stress qui ronge les os à force de reports, d’annulations et d’embouteillage de programmations. Et des ruines imaginaires ; celles de toutes ces potentielles créations qui sont encore dans les limbes de nos imaginations et pour lesquelles on a bien peur qu’elles y restent. »

La fronde de l’intérieur a pris une autre forme il y a quelques jours quand, à la première de Cher Tchekhov de Michel Tremblay, au Théâtre du Nouveau Monde (TNM), un groupe de jeunes comédiens a retardé la levée du rideau pour dénoncer sur scène la direction du théâtre. « Nous prenons le risque de venir dire ici une vérité que nous sommes des centaines à penser : le Théâtre du Nouveau Monde est en train de mourir et ne propose plus rien de nouveau », ont dit les manifestants. Les deux mouvements de protestation n’ont pas de lien officiel.

Détresse et solitude

 

La pandémie exacerbe partout des problèmes déjà bien ancrés. La crise sanitaire a cruellement mis en évidence les failles du système de santé et les ratés du réseau scolaire malgré plusieurs enquêtes, commissions et réformes superposées depuis des décennies. De même, comme le souligne le CQT, les politiques comme les institutions et les pratiques culturelles élaborées au fil des réformes n’ont pas réglé certaines difficultés et iniquités qui perdurent et deviennent insoutenables avec la relance réputée pour reproduire l’ancien modèle de l’État culturel.

La lettre ouverte découle de rencontres virtuelles organisées par le regroupement en mai 2021 sous le titre “La Jasette de la relève théâtrale”. Des dizaines de jeunes professionnels (dont 70 % d’interprètes) y ont participé.

« Le constat demeurait alarmant : on s’enlignait vers une relance qui n’allait pas répondre à tous nos problèmes de conditions de travail, de conditions socio-économiques, de santé mentale. Il y avait quelque chose de très inquiétant et on a dû admettre que la Jasette ne suffirait pas à transformer notre milieu », résume Pascale St-Onge, autrice interviewée par Le Devoir avec quatre autres membres de la Table de concertation, qui en compte une quinzaine.

« On a senti que c’était mûr et on a constaté que chez les membres de la relève, il y a beaucoup de détresse et de solitude, ajoute Josianne Dulong-Savignac, dramaturge et assistante à la mise en scène. C’est même moins une critique qu’un appel à la solidarité pour faire cette relance ensemble. »

La comédienne Rosalie Leblanc allonge la liste des « ruines » constatées au fil des discussions : l’absence de filet social pour les artistes ; la dépendance aux programmateurs ; le peu d’accès aux moyens matériels ou financiers pour soutenir la diffusion.

« Il y a peu ou pas de dialogue intergénérationnel, dit-elle. Il y a aussi toutes ces créations qui n’ont pas vu le jour. Ça fait deux ans qu’on fait des laboratoires, des workshops, et on se retrouve sans lieu pour présenter nos travaux à cause de l’embouteillage sur les scènes. Des spectacles de 2020 sont reprogrammés, et d’autres veulent une place. On veut dire quoi après cette pandémie ? Nous, on veut en parler avec les subventionneurs, les programmeurs. »

On a senti que c’était mûr et on a constaté que chez les membres de la relève, il y a beaucoup de détresse et de solitude. C’est même moins une critique qu’un appel à la solidarité pour faire cette relance ensemble.

 

Pascale St-Onge mentionne encore les questions posées par la succession au sein des compagnies. « Faut-il continuer à les subventionner à la même hauteur même si leur fondateur se retire ? Faut-il vraiment conserver les mêmes enveloppes qui sont énormes par comparaison avec ce que reçoivent de nouvelles compagnies de la relève ? » demande-t-elle.

Dénouements

 

Un document résumant la grande Jasette du 24 mai 2021 détaille des dizaines d’enjeux qui, rassemblés, accentuent l’impression de crise : le manque de travail pour les finissants ; l’avenir du théâtre à l’ère du numérique ; la décentralisation territoriale ; la décolonisation des planches, etc.

Le mémoire propose aussi des dizaines de pistes de solutions. Dans le seul volet concernant « l’engorgement dans les programmations », il est proposé de créer un lieu de diffusion pour la relève, d’envisager l’ajout de premières parties (sur le modèle de la vedette américaine), d’imaginer des partenariats de diffusion avec les compagnies établies, de rendre plus transparente la sélection des projets, etc.

Les initiatives prises dans l’urgence de la pandémie sont saluées et il s’agit maintenant de les étendre et de les pérenniser, dit le groupe en s’insurgeant contre la culture de la précarité et la précarité de la culture.

« On a besoin d’alliés forts et d’initiatives structurantes aussi, dit Marie-Ève Groulx, comédienne et metteuse en scène. C’est bien beau de distribuer des bourses de création, mais à quoi bon s’il n’y a plus de place ensuite pour présenter le travail ? »

Rosalie Leblanc souligne les difficiles conditions de créations elles-mêmes. « Il y a ce réflexe dans notre milieu de faire le plus de projets possible avec le moins d’argent possible, dit-elle. L’argent ne se rend même pas à la base. Ce problème a été nommé pendant la pandémie. On espérait que les théâtres pourraient ralentir, mieux choisir les projets et mieux payer les artistes. À la seconde où les salles ont ouvert, on a senti cette espèce de besoin effréné d’offrir le plus de choses possibles à tout le monde, et on se retrouve dans la même, voire pire, situation. »

Cette surproduction avec son corollaire de défaut de diffusion, y compris des succès, est dénoncée depuis des années par certains. Raymond Cloutier en a tiré un livre (Le Beau milieu. Chronique d’une diatribe, 1999).

Est-ce donc désespérant de constater que rien ne change sous le soleil théâtral exactement ?

« Désespérant ? Non, répond Josianne Dulong-Savignac. On veut que tout le monde fasse partie de la solution, mais on n’attendra pas pour l’initier parce qu’on sait que personne ne le fera pour nous. »

Quatre rencontres sont prévues dans les prochains mois avec les étudiants des écoles de formation spécialisées ou alternatives, les autodidactes et le milieu anglophone. Une délégation ira aussi discuter avec les programmeurs et les diffuseurs.

 

Et du côté politique ? « On ne dit évidemment pas non à rencontrer quelqu’un », dit Marie-Ève Groulx.

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