Tchekhov la muse

Nathalie Malette, Rebecca Vachon et Roger LaRue dans la pièce «Vania et Sonia et Macha et Spike» au théâtre du Rideau-Vert
Photo: David Ospina Nathalie Malette, Rebecca Vachon et Roger LaRue dans la pièce «Vania et Sonia et Macha et Spike» au théâtre du Rideau-Vert

Le répertoire de Tchekhov est une source intarissable d’inspiration, voire de parodie, pour les dramaturges. Ses personnages désenchantés, à la fois profondément touchants par leur humanité et risibles dans leur autoapitoiement et leur incapacité à changer leur vie, sont nos contemporains. On a vu à Montréal des actualisations de ses textes par l’Américain Aaron Posner (Cr#%# d’oiseau cave) et l’Allemande Rebekka Kricheldorf (Villa Dolorosa).

Christopher Durang, lui, n’adapte pas une pièce en particulier, mais emprunte des figures et des thèmes à l’œuvre de l’auteur russe pour nourrir sa comédie. Une sorte de concentré tchékhovien où on reconnaît des éléments de l’intrigue de La mouette et de La cerisaie. Les quinquagénaires Sonia et Vania ont l’impression d’avoir manqué leur vie après l’avoir consacrée à soigner leurs parents.

Ils végètent en se chamaillant dans la demeure familiale — évoquée ici par l’armature d’une maison, un décor de Pierre-Étienne Locas —, que leur aînée, Macha (l’éclatante Sylvie Léonard), risque de vendre. La visite de celle-ci, une vedette de cinéma narcissique traînant dans son sillage son jeune amant, Spike (parfait Alex Bergeron), un aspirant acteur plein de séduction et de vacuité, cause des remous…

Tirade nostalgique

C’est à un curieux univers que nous convie Vania et Sonia et Macha et Spike. L’auteur de Névrose à la carte mélange divers ingrédients pour faire rire. Outre une parodie affectueuse du monde tchékhovien, il fait référence à la tragédie grecque : la femme de ménage (Joëlle Paré-Beaulieu) est une Cassandre qui multiplie les oracles grandiloquents. Il moque aussi les clichés du star-system hollywoodien. (Même si la traduction de Maryse Warda transpose la pièce au Québec, avec plusieurs références reconnaissables.)

Ajoutez à ça des costumes de Blanche-Neige, Macha insistant pour entraîner sa fratrie à un bal déguisé — qu’on ne verra qu’en extraits sur vidéo. Entre les costumes d’une part (créations réussies de Cynthia St-Gelais) et les quasi-stripteasesde Spike de l’autre, la comédie s’appuie donc souvent sur des ressorts superficiels plutôt que sur les personnages. Le spectacle mis en scène par Marc St-Martin offre toutefois de savoureux numéros d’interprètes. Nathalie Mallette, surtout, compose une impayable grincheuse. Rebecca Vachon a la fraîcheur optimiste de Nina.

Mais avec le monologue amer de Vania (convaincant Roger La Rue), la pièce nous donne sa scène la plus tchékhovienne. Sa diatribe contre le changement et les technologies modernes donne accès davantage à son drame. Cette tirade, emplie de nostalgie (le spectacle s’ouvre d’ailleurs joliment sur des films familiaux censés évoquer l’enfance des protagonistes), et de crainte de l’avenir met en lumière le fossé générationnel entre les personnages, ainsi que la désillusion liée au passage du temps et au vieillissement. Des thèmes bien tchékhoviens.

 

Vania et Sonia et Macha et Spike

Texte : Christopher Durang. Traduction : Maryse Warda. Mise en scène : Marc St-Martin. Au théâtre du Rideau vert, jusqu’au 4 juin.

À voir en vidéo