«Toutes choses», spécifique et néanmoins universelle

Dans l’exercice qui leur est proposé, Sophie Cadieux (à gauche) et Kathleen Fortin sont particulièrement douées.
Photo: Yannick Macdonald Dans l’exercice qui leur est proposé, Sophie Cadieux (à gauche) et Kathleen Fortin sont particulièrement douées.

Deux femmes de théâtre qui transforment leur amitié en œuvre d’art, des artistes qui traduisent leur attachement mutuel, transposent leurs mots et leurs gestes, leurs souvenirs et leurs espoirs dans les corps et les voix de comédiennes d’exception. Voilà le luxe immense (et le risque terrible) que se sont offert l’autrice Fanny Britt et la metteuse en scène Alexia Bürger en donnant naissance à Toutes choses, un spectacle bouleversant qui réunit Sophie Cadieux et Kathleen Fortin sur la scène du Quat’Sous.

L’une est brune. L’autre rousse. Elles entrent en scène dans la splendeur enviable de leur amitié de longue date, dans la force tranquille de leur complicité patiemment acquise. Ensemble, en trois décennies, elles ont fait face à de grandes joies et à de rudes épreuves, accueilli de merveilleuses apparitions et accusé de lourdes pertes, traversé ces étapes belles et cruelles qui ont cristallisé à jamais un lien précieux. Honnête, mais jamais impudique, jamais complaisante, l’autofiction fait mouche : une fois de plus, le spécifique s’avère universel et l’intime s’adresse au collectif.

Au cours des 75 prochaines minutes, sans jamais s’appesantir, sans jamais sombrer dans le mélodrame, pas plus que dans la dérision d’ailleurs, les deux femmes interrogent courageusement les fondements de leur amitié. Comment se révéler à l’autre ? Comment se révéler à soi-même ? Comment aimer hors de la relation amoureuse ? Autant de questions qui apparaissent en filigrane. Dans l’exercice qui leur est proposé — pensez à une séance de sous-sol pour de jeunes esprits débordants d’imagination —, Sophie Cadieux et Kathleen Fortin sont particulièrement douées.

Cinéma-vérité

Nous sommes probablement dans une salle du 2020, le cinéma qui se trouvait autrefois « en plein milieu du métro McGill », celui qui permettait de « passer directement de la rame de train au comptoir à popcorn ». À partir du véritable culte qu’elles vouaient à Stand By Me, le film réalisé par Rob Reiner en 1986, dont les répliques de la version française, dans un argot parisien consommé, constituent le fil rouge de la représentation, Fanny Britt et Alexia Bürger abordent une foule de sujets, parmi lesquels l’entrée dans l’âge adulte, le premier contact avec la mort, les angoisses de la parentalité et l’assujettissement du corps des femmes.

Comment survivre à la disparition de l’autre ? Voilà probablement la question fondamentale que pose la pièce. Est-ce que perdre une âme sœur équivaut à être privé d’une partie cruciale de son histoire, peut-être même d’une part de soi ? Mais n’allez surtout pas croire que le spectacle soit larmoyant. Le questionnement est existentiel, certes, mais il est toujours abordé avec un sourire en coin, avec une anecdote savoureuse concernant l’histoire ou la science, avec un bon mot qui désamorce le drame sans court-circuiter l’émotion, sans nuire à la réflexion.

 

Toutes choses

Texte : Fanny Britt. Mise en scène : Alexia Bürger. Au théâtre de Quat’Sous jusqu’au 14 mai.

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