Maison de cauchemar

La scène du party, avec son défilé de voisins, donne lieu à un essoufflant numéro, où ils multiplient des compositions croquées précisément par la voix, la posture, les mouvements.
Photo: Gunther Gamper La scène du party, avec son défilé de voisins, donne lieu à un essoufflant numéro, où ils multiplient des compositions croquées précisément par la voix, la posture, les mouvements.

En pleine crise immobilière, Vermine radieuse paraît tomber à point. Sa métaphore, visant ce marché de la propriété devenu inaccessible, est grosse comme une maison, mais d’une férocité jouissive. Avec un humour très noir et une forme de réalisme magique, la pièce de Philip Ridley satirise la surenchère des prix, mais surtout l’embourgeoisement des quartiers et ses effets sur la population moins nantie, où l’acquisition faite par les uns entraîne la disparition (littéralement ici…) des autres.

Dans ce texte créé en 2015, un jeune couple désespéré de pouvoir se payer une demeure se voit offrir, par une énigmatique dame chargée d’un tout aussi mystérieux programme, une maison « avec beaucoup de potentiel » dans un quartier délabré. Gratuitement, mais à charge de la remettre en état. Un rêve qui va virer au cauchemar, la méthode de rénovation étant aussi sanglante qu’étrange. Un coût humain que le couple justifie par le bien-être de son enfant. Les voir accepter ce procédé si radical, puis en prendre eux-mêmes l’initiative, avec une avidité croissante, afin d’améliorer sans cesse leur nid, en dit long sur l’engrenage de surconsommation dans lequel nous sommes un peu tous pris. Une surenchère qu’encourage encore l’arrivée de voisins. D’où le nom du centre commercial qui s’érige dans ce quartier en pleine expansion : Encore et encore…

De Londres à Montréal, cette critique pourrait pointer la situation de plusieurs grandes villes. On reconnaît de rares références locales dans la traduction efficace de Marie-Claude Verdier. Mais le récit est surtout dépourvu de repères, ce qui lui confère un peu la forme d’un conte. D’autant que la scène est aussi dépouillée : c’est dans notre imagination que naît cette maison fantasmatique. Le spectacle, dirigé par David Strasbourg, mise sur un cadre formel soutenu, s’appuyant sur la trame sonore de Cédric Flagothier et beaucoup sur les éclairages dont Cédric Delorme-Bouchard habille l’espace qu’il a conçu, notamment pour évoquer les magiques rénovations.

La production repose aussi grandement sur le jeu. Sylvie Moreau s’avère parfaite dans son rôle, à mi-chemin de l’agente immobilière et du génie de conte de fées. Dans un mode souvent narratif, Michel-Maxime Legault et la très expressive Anne-Marie Binette racontent ce récit en adoptant l’enthousiasme exagéré de vendeurs. La scène du party, avec son défilé de voisins, donne lieu à un essoufflant numéro, où ils multiplient des compositions croquées précisément par la voix, la posture, les mouvements.

Les deux interprètes s’adressent parfois directement au public. À travers ce couple sympathique, personnages qui se décrivent comme de « bonnes personnes » mais sont prêts à des énormités pour assurer leur confort, Vermine radieuse engage les spectateurs dans sa critique d’un système. L’épilogue se révèle particulièrement efficace.

 

Vermine radieuse

Texte : Philip Ridley. Traduction : Marie-Claude Verdier. Mise en scène : David Strasbourg. Production : Théâtre de la Marée haute. À La Petite Licorne, jusqu’au 13 mai.

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