«Titre(s) de travail»: enrôlez-vous, qu’ils disaient

La pièce «Titre(s) de travail» explore les coulisses du monde du théâtre.
Photo: Carla Chable de la Héronnière La pièce «Titre(s) de travail» explore les coulisses du monde du théâtre.

Exploration des coulisses du sixième art, Titre(s) de travail offre une lecture sur la façon dont le théâtre peut s’encarcaner, et la vivacité d’un geste créatif se perdre.

Le projet émane d’abord du malaise de Christian Lapointe devant cette démarche, fréquente au théâtre pourtant, de passer des comédiennes et comédiens en audition — le metteur en scène privilégiant l’invitation. Explorant ce malaise, le spectacle cherche à prendre le contrepied d’une structure qui, éprouvée, peut avoir pour effet cependant de cadrer les artistes et leur élan.

Au cours d’une audition pour le rôle iconique de la Juliette de Shakespeare, les quatre femmes conviées se livrent ainsi devant un Christian Lapointe à son poste côté cour, le regard critique. Elles marqueront toutefois un pas de côté pour mettre en mots plutôt leur flot de pensée, les réflexions que provoque en elles ce processus difficile : ambition et craintes, démarche artistique et calcul de carrière, considérations financières…

À mesure que se déploie l’analyse d’une mécanique théâtrale potentiellement sclérosante, le spectacle en forme de coup de gueule dessine toutefois, en creux, un revers moins grinçant : quelle est la nature de ce désir qui, par-delà toutes ces contraintes, semble battre en elles et qui les garde sur les planches ? Un appétit est là qui vibre, et rapidement, la pièce devient une question : qu’est-ce qui, derrière les dangers de l’institutionnalisation, anime les comédiennes ?

Bâti comme une suite de tableaux à thème, dans une scénographie aux airs de bric-à-brac en contrepoids voulu aux finis trop lisses, Titre(s) de travail se donnera deux façons de traiter cette interrogation : le jeu lui-même et la prise de parole des comédiennes.

Ainsi Lauren Hartley, robuste et imposante, lâche des notes autrement baveuses dans une critique juste de la façon dont le texte, figé, peut s’imposer sur les planches aux dépens d’une expression plus forte, d’une urgence. De même, Natalie Fontalvo, tranchante et combative, défend la nécessité de replacer la création dans son époque, de ne pas la laisser dériver en marge d’un monde qui pourtant s’embrase.

Marie-Ève Lussier-Gariépy, en comédienne émergente poussée au point de rupture dans son effort de complaire au milieu, surprend dans une envolée essoufflée sur un fil précaire, entre contrôle maniaque et basculement prochain dans la déraison. Odile Gagné-Roy, puisant à une sensibilité discrète, mais solide, articule des notes ambivalentes sur les motivations intimes de son métier, entremêlant apparition du désir du jeu et découverte du regard d’autrui, là où éducation et dressage risquent de se confondre.

La rançon de la liberté

Dans la succession des tableaux enveloppée d’une musique omniprésente, Titre(s) de travail apparaît comme un terrain de jeu pour quatre comédiennes visiblement retenues pour leur soif d’être parties prenantes plutôt qu’exécutantes, leur volonté d’amener sur scène une partie d’elles-mêmes — sur le fond autant que sur la forme.

Leur critique souvent grinçante expose notamment les cotes que finissent par se bâtir certains artistes, la place des classiques et la déférence inquiétante à leur égard, la difficulté pour certaines productions de se mettre en phase avec l’ici et maintenant, les conditions d’exercice du métier. Chaque spectateur, spectatrice y trouvera son compte ici et là, même si le sujet peut apparaître relativement niché, et même si l’ensemble tire par moments dans de nombreuses directions.

Car l’ouverture qui a présidé à la création, consubstantielle au projet, amène une proposition forcément bigarrée. La latitude que s’est donnée l’équipe est porteuse, par les forces vives auxquelles elle permet de puiser, en même temps qu’elle appelle une multiplication des angles difficile à recadrer autour d’un fil parfaitement net, une rançon ici de la liberté revendiquée.

Un moindre mal quand la pièce, traquant le chaos intime souvent cadré, et pour lequel il faut ménager des espaces de création, réussit à convier sur scène un peu de la vie et des excès qui peinent parfois à faire leur chemin sur les planches.

 

Titre(s) de travail

Mise en scène et direction de création : Christian Lapointe. Texte, conception et interprétation : Natalie Fontalvo, Odile Gagné-Roy, Lauren Hartley, Christian Lapointe et Marie-Ève Lussier-Gariépy. Une production Carte blanche, au Périscope jusqu’au 7 mai.

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