Le conte des mille et une vies de Philippe Cyr

La pièce «Atteintes à sa vie»
Photo: Maxim Paré Fortin La pièce «Atteintes à sa vie»

Cet objet scénique est un fantasme, un mensonge qui dit enfin la vérité, un rêve qui traduit la complexité du réel, une abstraction qui s’avère d’une accessibilité désarmante. Pour notre plus grand bonheur, Philippe Cyr, dont les réalisations à dessein transgressives sont toujours mémorables, met en scène ces jours-ci l’une des pièces maîtresses de Martin Crimp, Atteintes à sa vie, un texte créé à Londres en 1997.

À la tête d’une équipe fort talentueuse, le directeur de la compagnie L’Homme allumette présente à l’Usine Cun spectacle drôle et angoissant, on ne peut plus vivifiant, certainement ce qu’il est convenu d’appeler une œuvre d’art.

Elle se prénomme Anne, Anny, Annie ou encore Annushka. Elle est multiple et insaisissable, fragment et totalité, à la fois mythique et banale, d’ici et d’ailleurs, omniprésente et pourtant cruellement absente. De cette femme, les quatre interprètes cherchent de toutes leurs forces à circonscrire le destin évanescent. Le récit qu’ils composent est pétri de stimulantes contradictions, habité de splendeurs et de misères, de meurtres et de suicides, de corps et d’esprits, d’attentats et de créations. Bien plus que le portrait d’une femme, c’est celui d’une époque qui est ici dressé, un âge capable du pire aussi bien que du meilleur.

Judicieux slalom

De cette admirable exploration des possibilités infinies du langage, dix-sept variations sur le même thème, dix-sept contes modernes hauts en contrastes, dix-sept atteintes à la vie d’une personne qui ne se montrera jamais, Philippe Cyr épouse brillamment le caractère kaléidoscopique. À la vertigineuse partition, qu’il a d’ailleurs adroitement québécisée, le metteur en scène ajoute la physicalité inouïe des interprètes et la grande richesse des conceptions scéniques. Souvent d’une ampleur opératique, la sculpture de l’espace par le scénographe Étienne René-Contant, le concepteur d’éclairages Cédric Delorme-Bouchard et la conceptrice de costumes Elen Ewing vaut à elle seule le détour.

Réjouissant débordement de signes, la représentation expose l’assistance à une multiplicité de tons et de registres, à une foule de langues et de langages. Dans cet exercice périlleux, certainement digne de la performance, pour ne pas dire sportif, qui slalome sans cesse entre le rire et les larmes, le lyrique et le grotesque, le tragique et le futile, Maxime Genois, Karine Gonthier-Hyndman, Iannicko N’Doua et Ève Pressault sont au sommet de leur art. Quant à Camille Poliquin (musicienne, notamment au sein du duo Milk &  Bone) et Gerard X Reyes (charismatique danseur, adepte du voguing), on vous laisse le soin de découvrir leur apport considérable au spectacle.

 

Atteintes à sa vie

Texte : Martin Crimp. Traduction : Christophe et Michelle Pellet. Mise en scène : Philippe Cyr. Une coproduction de L’Homme allumette et de l’Usine C. À l’Usine C jusqu’au 30 avril.

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