«La grosse noirceur»: Révolution tranquille

De gauche à droite: Navet Confit, Guillaume Tremblay et Olivier Morin
Photo: Josée Lecompte De gauche à droite: Navet Confit, Guillaume Tremblay et Olivier Morin

Dix ans que le Théâtre du Futur nous fait rire avec intelligence, de manière franche et libératrice, en accordant une place de choix à l’absurde, mais aussi à la critique sociale, et, bien entendu, à la musique. Depuis Clotaire Rapaille, l’opéra rock, spectaculaire venue au monde de la compagnie, Olivier Morin, Guillaume Tremblay et Navet Confit ont créé L’assassinat du président, Épopée Nord, La vague parfaite, Les secrets de la vérité et Le clone est triste. Pas de doute, la première décennie de nos futurologues préférés est déjà mémorable.

En mai 2021, « durant les heures les plus sombres de la pandémie », le Théâtre du Futur n’a pas hésité à déplacer son savoir-faire et sa douce folie sur Internet en offrant La colère des doux, une saga se racontant à partir d’une carte d’une vingtaine de villes jonchée de capsules vidéo qui durent de 1 à 40 minutes, une aventure qui évoque bien entendu les jeux en ligne, mais aussi les fameux livres dont vous êtes le héros. Ces jours-ci, la compagnie présente aux Écuries l’adaptation scénique de cette expérience virtuelle, une « lumineuse légende futuriste » intitulée La grosse noirceur.

Repli sur soi

Dans le monde polarisé qui nous est proposé, version à peine déformée de celui dans lequel nous vivons, la disparition des bananes est la goutte qui fait déborder le vase. Citoyennes et citoyens se mettent alors à exprimer avec beaucoup de violence leur dégoût de vivre en société, leur colère d’avoir à composer avec des gens qui, ô malheur, ne pensent pas comme eux. Devant une telle anarchie, période de grosse noirceur où la civilisation se délite, plusieurs individus choisissent de s’isoler entre semblables, de fonder des communautés rurales où « tout le monde pense pareil ». Toute ressemblance avec notre époque serait le plus pur fruit du hasard…

Mené par Navet Confit, Myriam Fournier, Olivier Morin et Guillaume Tremblay, l’escapade routière de 80 minutes, qui nous entraîne de village en village, de Saint-Ludique-des-Blés-d’Inde à Wokesbury en passant par Graine B, démarre sur les chapeaux de roues. Bien qu’il s’agisse d’une véritable signature pour le collectif, la multiplicité des références culturelles, sociales, sportives et politiques impressionne. La représentation est un feu d’artifice d’accents, d’époques, de territoires, de rythmes et d’œuvres, sans parler des innombrables calembours. On glisse sans ambages et pour notre plus grand plaisir du Moyen Âge aux années 1990, des classiques du cinéma d’horreur à la télésérie Scoop, de la ruralité au wokisme, de Kermit la grenouille à Jeff Bezos.

Malheureusement, quand on arrive à l’Étape, la célèbre halte située sur la route 175 entre Québec et Saguenay, le spectacle cahote, ralentit, puis s’embourbe. Commence alors à nous manquer cruellement la lumière à laquelle le Théâtre du Futur nous a habitués, cette finesse dans l’esprit, cette originalité dans le ton, cette vigueur dans l’exécution. Est-ce que notre sombre époque serait venue à bout de la franche bonhomie du collectif, de sa gentille subversion, de sa créativité résiliente ? À cette question, nous refusons de répondre par l’affirmative. C’est pourquoi nous serons fidèles au prochain rendez-vous.

La grosse noirceur

Texte : Olivier Morin et Guillaume Tremblay. Mise en scène : Olivier Morin. Une production du Théâtre du Futur. Aux Écuries jusqu’au 30 avril.

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