Une complicité féconde

Fanny Britt et Alexia Bürger
Photo: Julien Cadena Le Devoir Fanny Britt et Alexia Bürger

Selon les deux créatrices, l’attirance qui nous porte vers un(e) autre est aussi mystérieuse dans la sphère amicale qu’en amour. L’impression de connaître déjà cette personne, elles l’ont vécue à l’âge de 10 ans. « Alexia, je pense que c’est l’une des premières rencontres dans ma vie, sinon la première, où je me suis sentie entièrement acceptée pour qui j’étais, dit Fanny Britt. Même avec nos parents, c’est compliqué ! Ils projettent des choses sur nous. Et en amour, il y a les attentes de ce que l’autre va combler en nous. Mais dans une bonne amitié, on est libre. On est dans une acceptation de type familial, mais en même temps on est libre de l’obligation. C’est ce qui rend l’amitié unique. »

Toutes choses, créée au théâtre de Quat’Sous — là où les futures créatrices sont tombées amoureuses du théâtre contemporain à partir de la quatrième secondaire — marque la première mise en scène par Alexia Bürger d’un texte de Fanny Britt sur une scène professionnelle. Mais le duo, qui s’est rencontré à l’école FACE et s’est suivi du primaire au cégep, a vécu ses premières aventures théâtrales ensemble. En entrevue, où leur connivence est évidente, elles les rappellent, de leurs productions étudiantes à un spectacle commun, Showdown (2006), après leur formation.

La créatrice des Hardings et l’autrice de Hurlevents ont ensuite creusé leurs chemins respectifs, avec le succès que l’on sait. Mais une collaboration informelle a perduré. « On s’est beaucoup parlé de nos projets, note Fanny Britt. C’est comme si on était la conseillère secrète des productions [l’une de l’autre]. Et on se demande notre avis avant d’accepter un projet. »

En 2015, elles se sont unies pour développer un projet télévisuel, qui n’a jamais vu le jour. Un exercice néanmoins « très riche », qui a confirmé que leur complicité opérait aussi dans le travail.

L’idée de Toutes choses a germé alors qu’elles cocréaient l’épique Lysis pour le théâtre du Nouveau Monde, une grosse production marquée par des aléas — et qui n’a hélas pas encore pu naître sur scène en raison de la pandémie. « On travaillait dans des balises très enrichissantes, mais je pense qu’à un moment, et surtout avec les multiples arrêts, on a eu envie d’aller vers quelque chose de plus intime, raconte Fanny Britt. Comme si on avait besoin de se retrouver dans la plus petite bulle possible. »

Une envie de replonger dans des souvenirs de jeunesse. Et ce qui a d’abord émergé, c’est Stand by Me, le film bien-aimé de leur enfance, dont elles connaissent les répliques par cœur. L’autrice a revu cette adaptation d’une nouvelle de Stephen King où quatre garçons de 12 ans partent en quête d’un cadavre, récit évoquant les liens amicaux si forts de cet âge et un passage forcé à l’âge adulte. Elle a réalisé à quel point le film porte sur le deuil, la perte. Et Stand by Me préfigure ainsi étrangement ce qu’elles-mêmes devraient affronter plus tard : la mort brutale d’un frère.

Fanny Britt a perdu le sien — qui fut le premier chum d’Alexia Bürger — en 1997. Son amie a vécu un deuil similaire douze ans après. Lors d’une séance de travail autour du texte inachevé, la metteuse en scène a fait des remarques inédites sur « le reflet des deux deuils », qui a frappé l’autrice. Celle-ci le rapporte en s’adressant à sa complice : « Tu avais dit : “le fait qu’on soit si proches et qu’on ait vécu ce deuil en 1997, d’une certaine manière, quand c’est arrivé en 2009, c’est comme si ça s’était déjà passé. Comme si j’avais déjà la carte routière du deuil”. »

« Des relations d’amitié aussi longues dans le temps deviennent un partage de fardeaux et d’expériences communes, explique Alexia Bürger. Je finirais, moi qui ai [mauvaise] mémoire, par presque ne plus savoir ce qui t’est arrivé à toi et ce qui m’est arrivé à moi, tant ça s’accumule. On se crée une troisième histoire qui est faite des deux. »

Dans la pièce, ce deuil est évoqué, mais pas de façon explicite. « Je pense qu’on souhaite que le public le ressente, plus qu’il ne le comprenne, dit son autrice. Mais on donne les indices. » Et ce certain flou permet aussi que le spectateur puisse y projeter un autre type de drame. « Pour nous, le sens de l’épreuve, c’est ça : que ça puisse servir à quelqu’un d’autre. Parce que ça n’a pas de sens, ces grandes épreuves-là. Ce n’est pas vrai qu’elles existent pour une raison. »

Ludisme

Pour Toutes choses, Fanny Britt a pris seule la plume, mais dans un « dialogue constant » avec la metteuse en scène. Une complicité qui lui a autorisé une liberté d’écriture. « Parce que c’est elle, je me suis permis beaucoup plus d’expérimentation. » On y voit deux alter ego des artistes, Rousse et Brune, revisiter leur relation et se questionner sur la nature de l’amitié. « On n’est pas du tout dans l’autobiographie, précise Alexia Bürger. Leur lien nous ressemble. Mais on va dans les ténèbres de Brune et dans l’inquiétude de Rousse de manière théâtrale. ». Cette dernière se prépare à faire le deuil éventuel de son amie, en réfléchissant à ce que cette perte signifie. « Est-ce que ça veut dire perdre une partie de sa propre histoire ? Elles font semblant pour apprivoiser cette idée. »

Tout passe par le jeu dans la pièce : Rousse et Brune refont des scènes de leur film culte, et incarnent une série de duos successifs, selon le principe des poupées russes. Un tandem campé par « deux actrices extraordinaires », Kathleen Fortin et Sophie Cadieux. « Et c’est intéressant parce qu’il y a une telle complicité entre Sophie et Kathleen qu’elle transparaît », ajoute Alexia Bürger. Une couche qui vient s’ajouter aux autres dans la représentation : les personnages de la pièce, ceux de Stand by Me et les figures des créatrices. Les interprètes auraient même « développé une pensée bicéphale, elles aussi. » Une symbiose contagieuse, en somme.

 

Toutes choses

Texte : Fanny Britt. Mise en scène : Alexia Bürger. Du 19 avril au 14 mai, au théâtre de Quat’Sous

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