Théâtre - Le vertige de la folie

Tout a été dit de l'adaptation scénique de La Cloche de détresse de la poète américaine Sylvia Plath, reprise ces jours-ci au Quat'Sous. On a vanté l'excellence de l'interprétation de Céline Bonnier. On a admiré la gestuelle qu'on dirait tout droit sortie d'un magazine féminin des années 50, que l'actrice a élaborée sous l'oeil vigilant de Brigitte Haentjens. On a souligné la qualité de l'adaptation qui faisait bien ressortir le caractère clinique et l'ironie de cet ouvrage où une jeune femme s'observe sombrer progressivement dans la folie. Il ne restait vraiment qu'à mieux comprendre le décor ingénieux qu'Anick La Bissonnière a conçu pour ce solo dont le titre est devenu La Cloche de verre.

D'ailleurs, la scénographe en profite pour s'inscrire en faux contre l'idée voulant que, pour un monologue, le décor ne compte pas. Elle en profite pour philosopher un peu. «Je ne suis pas d'accord, dit-elle. Un, dix, vingt acteurs, la scène demeure un espace habité. On ne peut pas se soustraire à l'espace comme au temps. Dès lors, comme l'espace est là, il faut le traiter. Il entre dans l'oeil du spectateur. Avec un seul personnage, il ne génère pas le même genre de mouvement. En fait, l'espace influence peut-être encore plus le corps s'il n'y a qu'un seul acteur. Son partenaire devient la lumière, l'espace, la musique.»

Anick La Bissonnière confie avoir voulu faire évoluer Esther Greenwood, la jeune femme très brillante et pourtant mésadaptée du spectacle, dans son propre espace mental. Elle s'est donc attardée à l'imaginer. Il fallait aussi travailler avec la petite scène du Théâtre de Quat'Sous, qu'elle a choisi de rétrécir encore davantage.

«Je me suis demandé, poursuit Anick La Bissonnière, quel serait l'espace idéal de la dépression. Ceci, bien sûr, en rapport avec l'état mental d'Esther Greenwood. Je me suis dit: la dépression, ça ressemble à un entonnoir qui se rétrécit, à un chemin sans issue. On aurait pu penser à un espace fermé, à un mur, coupé du reste du monde. J'y ai vu quelque chose qui permet d'avancer, mais de plus en plus difficilement. Sur le plan scénique, mon décor crée en outre un effet d'échelle. En avant, Esther paraît parfois très grande, alors que tout au fond elle a l'air toute petite. En somme, c'est un espace paradoxal, qui suscite un malaise.»

Plus précisément, La Bissonnière entraîne la fausse jeune fille modèle qu'interprète Céline Bonnier — et par le fait même les spectateurs qui s'y identifient — dans la cloche. La scénographe en a fait une tente, confectionnée dans un plastique translucide, diaphane, qui sépare cette femme du reste du monde, un peu comme la folie isole des autres sans qu'il y paraisse. Ce décor a de plus la blancheur d'une cuisine des années 50, si lisse qu'elle ne laisse nulle part où s'agripper. Une seule issue subsiste: la porte du four tout au fond. L'effet est saisissant.

Cet espace troublant est le résultat d'une sixième collaboration en quatre ans entre la metteure en scène, Brigitte Haentjens, et la scénographe. De l'aveu de cette dernière, le courant passe tellement bien entre les deux créatrices

qu'à chaque travail, elles semblent reprendre une conversation qui se poursuit. D'ailleurs, La Cloche de verre donne l'illusion rare de reposer sur des éléments qui tombent en place facilement tout en procurant au spectateur une sensation de vertige. Comme s'il assistait à la chute d'une inconnue sur la glace, avec ses côtés risibles mais dont la gravité résonne aussi en lui

La Cloche de verre, d'après Sylvia Plath, dans une mise en scène de Brigitte Haentjens, en reprise au Théâtre de Quat'Sous du 7 au 18 décembre.