«Vermine radieuse», les sombres coulisses de l’embourgeoisement 

Le metteur en scène a osé le plateau vide: «Pour évoquer les condos ultramodernes, pour représenter la réussite, on a choisi de miser sur des détails hautement significatifs.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le metteur en scène a osé le plateau vide: «Pour évoquer les condos ultramodernes, pour représenter la réussite, on a choisi de miser sur des détails hautement significatifs.»

« C’est à la fois très drôle et très sombre », explique David Strasbourg à propos de Vermine radieuse, la pièce du Britannique Philip Ridley qu’il met en scène à La Petite Licorne ces jours-ci. « C’est de plus en plus étrange et même un peu fantastique, autrement dit, tout à fait dans la continuité de ce que le Théâtre de la Marée haute fait depuis ses débuts. »

Quinze ans déjà que la Marée haute nous fait rire et grincer des dents à la fois. Sans négliger la création québécoise, Michel-Maxime Legault a fait mouche en osant programmer des comédies satiriques méconnues, celles du Britannique Steven Berkoff, du Français Georges Michel, du Suisse Urs Widmer et de l’Américain Aaron Posner. Une liste à laquelle s’ajoute maintenant une comédie cruelle de Philip Ridley créée à Bristol en 2015 et ici traduite par Marie-Claude Verdier, qui d’ailleurs a fait découvrir le texte à David Strasbourg.

Renouer avec la mise en scène

 

Après avoir signé en 2016 les mises en scène de Petits crimes contre l’humanité et Conversations avec mon pénis, le comédien David Strasbourg avait hâte de revenir à cette fonction qui le passionne. C’est notamment pour cette raison qu’il a cofondé avec Gabriel Morin, en 2019, la compagnie Le Complexe.

Le créateur de 31 ans reconnaît que Vermine radieuse, le premier spectacle qu’il dirige entre les murs de La Licorne, revêt une importance particulière. « C’est une étape déterminante pour moi, parce que c’est ma première mise en scène dans un théâtre institutionnel, qui plus est dans une maison que je respecte beaucoup. J’avoue que je ne détesterais pas avoir l’approbation de mes pairs. »

Pour ce faire, Strasbourg a le sentiment d’avoir trouvé le texte idéal : « Je voulais des personnages forts, qui donnent de la matière aux interprètes, des situations inusitées qui basculent du comique au tragique en un claquement de doigts, et desquestions de société qui sont très actuelles. » Avec cette pièce de Philip Ridley, dont Vincent River et Pitchfork Disney ont déjà été montées au Quat’Sous, le metteur en scène est servi en ce qui concerne les enjeux contemporains : flambée des prix de l’immobilier, embourgeoisement, rénovictions, inégalités socio-économiques, surconsommation, poursuite du confort à tout prix…

« La pièce est plus actuelle que jamais, reconnaît Strasbourg, plus encore qu’en novembre 2020, au moment où on devait initialement la présenter. On a tout de même travaillé à l’universaliser en retirant toutes les références géographiques ou culturelles britanniques. On a aussi allégé la dimension judéo-chrétienne, un peu lourde, et l’hétéronormativité, qui paraissait datée. » Le résultat est un véritable uppercut, un crescendo que rien ne freine, une courbe dramatique totalement implacable où on rit beaucoup, mais en se sentant de plus en plus coupable de le faire.

Une maison de rêve

 

Campés par Anne-Marie Binette et Michel-Maxime Legault, Julie et Oli espèrent élever leur enfant, toujours à naître, ailleurs que dans leur taudis, mais ils n’en ont pas les moyens. Jusqu’au jour où l’énigmatique Miss Dee (Sylvie Moreau) vient leur annoncer qu’ils ont été choisis pour participer à un étonnant programme d’accès à la propriété. Leur maison dans un quartier défavorisé sera gratuite (!), mais les rénovations majeures qu’ils devront réaliser, à l’aide de la fameuse « vermine radieuse », auront un terrible coût. On pratique ici un humour noir que des auteurs comme Étienne Lepage et Jean-Philippe Baril Guérard ne renieraient certainement pas.

Avec Cédric Delorme-Bouchard (scénographie et éclairages), Olivia Pia Audet (costumes) et Yannick St-Jean (vidéo), le metteur en scène a osé le plateau vide : « Pour évoquer les condos ultramodernes, pour représenter la réussite, on a choisi de miser sur des détails hautement significatifs, des éléments qui ont une force symbolique que je vous laisse découvrir. »

Avec Natacha Filiatrault, conseillère en mouvement, Strasbourg s’est assuré que le corps des interprètes contribue à instaurer une convention : « C’est par leurs gestes et leur présence qu’ils nous font voyager d’un lieu à un autre, d’une temporalité à une autre. On assiste en quelque sorte à une conférence où le quatrième mur n’existe pas, une séance au cours de laquelle on cherche à nous vendre, par des moyens pas tout à fait traditionnels, une maison de rêve. Les personnages sont à la fois dans le présent, avec nous, et dans le récit de ce qu’ils ont vécu dans un passé pas très lointain. »

Réalisant des surimpressions vocales pour de nombreuses émissions comme Les anges de la rénovation ou S’unir pour louer, David Strasbourg s’est laissé inspirer par les récurrences de ce genre de téléréalité : « Dans ces émissions un peu absurdes, où les gens sont souvent incapables de payer les taxes ou les assurances des maisons avec lesquelles on les abandonne, il y a un ton, une manière, un choix de mots, d’intonations et de musiques, une foule de codes qui nous ont beaucoup servis, Cédric Flagothier et moi, dans l’élaboration de la signature sonore du spectacle. »

Ce désir d’acheter, de posséder, d’être propriétaire d’un lopin de terre, d’un condo ou d’une maison, David Strasbourg considère qu’on lui accorde une importance parfois démesurée : « Je ne porte pas de jugement, je suis moi-même propriétaire, mais il faut admettre que certaines personnes donnent une trop grande signification à ce geste. »

Il est vrai que ce n’est pas en soi une preuve de réussite ou d’accomplissement. « On n’apporte rien à notre société en devenant propriétaire, précise le metteur en scène. À la limite, cela nuit même à la qualité de vie des individus en situation de précarité qui voient leurs appartements disparaître pour être transformés en condos hors de prix. C’est une situation que je trouve très préoccupante. »

Vermine radieuse

Texte : Philip Ridley. Traduction : Marie-Claude Verdier. Mise en scène : David Strasbourg. Une production du Théâtre de la Marée haute. À La Petite Licorne, du 19 avril au 16 mai.

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