Décès de Michel Bouquet, monument du théâtre et du cinéma français

L’acteur Michel Bouquet est décédé à 96 ans.
Joël Saget Agence France-Presse L’acteur Michel Bouquet est décédé à 96 ans.

La formule est galvaudée, mais c’est en l’occurrence celle qui convient. Avec le décès de Michel Bouquet, qui s’est éteint à l’âge vénérable de 96 ans, la France perd l’un de ses monuments culturels. En effet, tant au théâtre (où il joua Ionesco, Molière, Shakespeare et compagnie) qu’au cinéma (où il fut dirigé par Clouzot, Truffaut et, surtout, Chabrol), Michel Bouquet était considéré comme une légende par ses pairs. À terme, sa distinguée carrière se sera échelonnée sur pas moins de huit décennies.

Malgré son statut de monstre sacré confirmé par trois prix Molière, dont un d’honneur, et deux prix César, la modestie de Michel Bouquet était notoire. À l’Agence France-Presse, il confiait en 2019 : « J’ai été figé par la vie dans cet état d’un petit bonhomme qui se disait dans son coin : “Ah ben, je suis mieux là où je suis, dernier de la classe, je suis mieux là ; j’apprends mieux.” Mon trajet d’acteur, ça a été la même chose : j’étais devant des géants. Shakespeare, Molière… tout ça. Et, je me disais, pour les observer, c’est mieux que je sois vraiment persuadé que je ne suis rien. »

Né en 1925 dans le 14e arrondissement de Paris, Michel Bouquet est envoyé en pension avec ses trois frères par leur père officier à l’âge tendre de sept ans. Période malheureuse : de nature introvertie, il est la cible d’intimidation. Dans un portrait télévisé réalisé en 1977, il évoque ne s’être rendu qu’au certificat d’études primaires, précisant, l’œil brillant : « Je ne crois pas qu’on me destinait à grand-chose ».

Après avoir exercé — littéralement — mille et un métiers, il tente sa chance au Conservatoire d’art dramatique en 1943, feignant auprès de sa mère de se rendre à la messe. Il a trouvé sa voie.

Contemporain de Gérard Philipe, que, hormis le talent, un physique plaisant aide à faire d’emblée une star de cinéma, Michel Bouquet fait l’objet d’une ascension plus lente au grand écran. Au théâtre, cependant, son étoile brille très tôt : l’ami Jean Anouilh lui confie un rôle principal dans son Roméo et Jeannette dès 1944. Amoureux des planches jusqu’à la fin, le comédien y créera des œuvres originales d’Albert Camus, en plus de présenter au public français les premières traductions de pièces d’Harold Pinter, notamment.

Vedette sur le tard

 

Du côté du septième art, on le sollicite rapidement, mais pour des rôles de second plan, comme dans le méconnu mais excellent Manon, d’Henri-Georges Clouzot, en 1947, d’après Manon Lescaut. En fait, c’est sur le tard, vers la fin des années 1960, que Michel Bouquet devient une vraie vedette de cinéma.

Ainsi, après des participations chez François Truffaut dans La mariée était en noir et La sirène du Mississippi (1967, 1968), Claude Chabrol, qui l’avait déjà embauché pour Le tigre se parfume à la dynamite (1965), lui offre son premier rôle emblématique au grand écran : celui du mari trompé qui tue l’amant de son épouse dans le noir et brillant La femme infidèle, en 1968.

Entre le cinéaste et l’acteur, c’est l’entente parfaite. De leurs cinq autres collaborations, on retiendra tout spécialement le remarquable Juste avant la nuit (1971), sorte d’antithèse de La femme infidèle, où Bouquet, sublime de pathétisme, incarne un homme qui, après avoir assassiné sa maîtresse, est rongé par le fait que ni sa femme ni les autorités ne semblent s’en soucier. Là comme chaque fois chez Chabrol, une virulente critique de la bourgeoisie française court en filigrane. À cet égard, Michel Bouquet est longtemps abonné, au cinéma, à cette figure du bourgeois.

De telle sorte que, malgré une filmographie chargée durant les années 1970 et 1980, c’est surtout au théâtre qu’il trouve son compte. En 1991 cependant, le cinéaste belge Jaco Van Dormael lui écrit le rôle-titre de Toto le héros, dans lequel Bouquet interprète un vieil homme aigri qui — peut-être avec lucidité ou, à l’inverse, en plein délire paranoïaque — fantasme sur ce qu’aurait pu être sa vie s’il n’avait pas été échangé à la naissance avec un autre poupon. Une performance mémorable.

Un premier Molière lui est remis en 1998 pour la pièce Les côtelettes, de Bertrand Blier, où il est un « vieux malcommode » qui débarque chez son fils et sa bru dans le but explicite de « les faire chier ». Dans la foulée, en 2001, il est un autre père « survenant » dans le drame Comment j’ai tué mon père, d’Anne Fontaine, interprétation qui lui vaut un César et un prix Lumière. Avec son partenaire Charles Berling, qui joue son fils dans le film, il publie cette année-là un recueil d’entretiens : Les joueurs (Grasset).

Les lauriers continuent de pleuvoir alors qu’en 2005, on lui décerne un second Molière pour sa prestation dans Le roi se meurt, qu’il jouera 800 fois. « Ionesco classique, Bouquet géant », titrera plus tard Le Figaro. L’année suivante, il obtient un deuxième César grâce à sa composition retenue mais émouvante, en président, dans Le promeneur du Champ-de-Mars, de Robert Guédiguian.

En 2014, un Molière d’honneur vient récompenser l’ensemble de sa carrière scénique. Pour autant, Michel Bouquet ne ralentit guère la cadence. Sa voix caractéristique, jadis résonnante, est plus frêle, mais la passion demeure. En 2017, il tient l’affiche dans Le tartuffe, de Molière, tandis qu’au cinéma, il tourne en 2021 dans Cérémonie secrète, de Tatiana Becquet-Genel, à paraître.

À l’annonce de son décès, les témoignages émus n’ont pas tardé à affluer. Ami de longue date, Fabrice Luchini a écrit sur Instagram : « [C’est] l’acteur qui a le plus compté pour moi. Il avait trois choses essentielles : c’était un moine absolu, il avait cette diction unique dans l’histoire du théâtre et il avait cette voix, magnifique. »

Tant et si bien que, au risque de contredire le disparu, on affirmera sans ambages que Michel Bouquet, ce n’était pas rien.

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