«Manque»: la folie en quatre

La détresse des personnages ne passe pas la rampe.
Photo: Hugo B. Lefort La détresse des personnages ne passe pas la rampe.

Dans la salle intime de l’Usine C, sous la bannière de la Fratrie, Alexa-Jeanne Dubé et Patrick R. Lacharité mettent en scène Manque, un texte créé en 1998, la quatrième des cinq pièces que la Britannique Sarah Kane aura donnés avant de s’enlever la vie en 1999 à l’âge de 28 ans. Après s’être réjoui à l’idée que de jeunes artistes osent s’approprier le théâtre de Kane, un répertoire aussi exigeant que nécessaire, force est d’admettre que la relecture offerte, sans être dépourvue de qualités, manque de coffre.


Alors que les thèmes abordés sont toujours un peu les mêmes, à commencer par la souffrance inhérente à l’amour, Manque est stylistiquement plus près de 4.48 Psychose que d’Anéantis, c’est-à-dire plus introspective, ayant moins recours à la représentation de la violence, cette esthétique provocatrice qui a fait la renommée du théâtre « In-Yer-Face », et davantage à l’évocation des retombées psychiques du viol, de l’inceste, de la pédophilie, de l’anorexie ou de la toxicomanie. La traduction ici retenue, celle que Philippe Ducros avait réalisée en 2003 pour un spectacle mis en scène au MAI par Stacey Christodoulou, n’a rien perdu de sa pertinence.


Truffée d’allusions à La Bible et à La terre vaine du poète britannique T. S. Eliot, fragmentée à souhait, résistante à toute tentative de résumé, la pièce donne à entendre les monologues intérieurs de quatre esprits malades, le fruit du minutieux entrelacement de quatre voix composant une œuvre quasi musicale, un oratorio qui exige de la part des interprètes une rigueur absolue, une virtuosité à laquelle Fanny Migneault-Lecavalier, Isabelle Miquelon, David Strasbourg et Alex Trahan ne parviennent malheureusement pas. La détresse des personnages, pensionnaires en captivité, hommes et femmes dévorés par la culpabilité et les remords, le désespoir et la colère, tout cela, pourtant si prégnant dans le texte, ne passe pas la rampe.

 

S’appuyant sur un dispositif scénique bifrontal et un environnement sonore à 360 degrés, faisant la part belle aux contre-jours et aux clairs-obscurs, à la fumée et aux projections vidéo en direct, la mise en scène ne brille pas par son originalité — l’influence de la créatrice franco-autrichienne Gisèle Vienne est flagrante —, pas plus que par son pouvoir d’élucidation. En effet, 50 minutes de cris et de plaintes, de prostrations et de grimaces n’auront guère donné que des contours à ces quatre âmes en peine.

 

Manque

Texte : Sarah Kane. Traduction : Philippe Ducros. Mise en scène : Alexa-Jeanne Dubé et Patrick R. Lacharité. Une production de la Fratrie. À l’Usine C jusqu’au 9 avril.

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