«The One Dollar Story»: écrire un orage

Sophie Desmarais bouleverse dans le spectacle mis en scène par Roland Auzet.
Photo: Maxime Robert-Lachaine Sophie Desmarais bouleverse dans le spectacle mis en scène par Roland Auzet.

Arriverai-je à traduire l’ampleur de ce que j’ai expérimenté, la complexité de ce que j’ai ressenti, la richesse de ce que j’ai entendu, la beauté de ce que j’ai vu ? Voilà les questions qui taraudaient votre humble serviteur en sortant du théâtre Prospero, juste après avoir assisté à The One Dollar Story, cinquième collaboration entre le dramaturge Fabrice Melquiot et le metteur en scène Roland Auzet, un spectacle dans lequel la comédienne Sophie Desmarais brille de mille feux.

« Dans un livre, et mettons que ma vie en soit un, la seule part réellement autobiographique, ce ne sont pas les souvenirs qu’on rassemble, les anecdotes ou les pensées. Mais les orages et les tempêtes. La meilleure façon de parler de soi, c’est d’écrire un orage. » Cet orage, qui menace à tout instant d’éclater, c’est Jodie Casterman, celle qui s’embarque sous nos yeux dans un périple généalogique, une aventure de soi, une quête de sens, de justice et d’identité qui la mènera de l’Oregon jusqu’au Colorado. Son voyage est immobile et pourtant mouvementé, c’est un road trip classique et néanmoins fort singulier, un monologue qui fait la part belle au récit, notamment au mystère entourant le fameux billet de un dollar, mais sans jamais occulter le corps.

Dès qu’elle met le pied sur scène, chargée d’un lourd sac à dos, Sophie Desmarais fascine, fait preuve d’un engagement physique et d’une disponibilité mentale à couper le souffle. Elle est Jodie, celle qu’on a abandonnée et trahie, une femme lucide, et par conséquent tiraillée entre la destruction et la résilience, la rancœur et la joie de vivre, mais aussi entre le métier d’actrice et celui de promeneuse de chiens. Desmarais impressionne également en prêtant vie, corps et voix à plusieurs personnages secondaires, un album de famille au centre duquel apparaît Suzanne, la mère de Jodie, celle-là même qui aurait inspiré une chanson à Leonard Cohen, figure mythique qui plane au-dessus de toute la représentation.

À vrai dire, la comédienne bénéficie d’un extraordinaire partenaire sur lequel s’appuyer : l’espace qu’ont imaginé Cédric Delorme-Bouchard (scénographie et éclairages) et Pierre Laniel (vidéo). Sur cette immense toile vierge, dans ce grand cube blanc où ne se trouvent qu’une table, quelques chaises et un réfrigérateur à portes vitrées, on donne à voir, dans un jeu d’ouverture et de cadrage, de réflexion et de dédoublement, à la fois l’intérieur et l’extérieur, la saisissante vastitude du territoire américain et le prodigieux désordre mental de l’héroïne. Ajoutons que l’une des créations de Sophie El Assaad, une œuvre-vêtement dont on ne peut rien dire, vaut à elle seule le détour.

Voyage dans le temps et dans l’espace, dans l’âme et dans le cœur d’une femme à laquelle on s’attache comme à une amie précieuse, The One Dollar Story constitue un spectacle d’exception, de ceux qui s’inscrivent en nous durablement. Savoir qu’il sera présenté en France en 2023 devrait nous remplir de fierté.

The One Dollar Story

Texte : Fabrice Melquiot. Mise en scène : Roland Auzet. Une coproduction du Groupe de la Veillée et de la compagnie ACT Opus (France). Au théâtre Prospero jusqu’au 16 avril, puis en tournée en France à compter de février 2023.

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