Sortir du mythe des théâtres d’été en région

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
«Légendes de canapé», l’une des créations estivales du Théâtre des Béloufilles à Tadoussac
Photo: Béatrice Germain «Légendes de canapé», l’une des créations estivales du Théâtre des Béloufilles à Tadoussac

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

Hors de Montréal, point de salut ? Pourtant, plusieurs se démènent en région pour faire vivre et découvrir le théâtre. Entrevue avec deux créatrices enracinées en région.

« Le fjord, c’est magnifique. Quand j’étais loin, ça me manquait », raconte Vicky Côté, artiste multidisciplinaire et fondatrice du Théâtre à Bout Portant à Saguenay. Même si les scènes de Montréal et de Québec attirent une majorité d’artistes du théâtre, la native de la région a choisi d’y installer sa compagnie de théâtre gestuel et visuel : « Je ne me suis pas “résignée” à m’établir ici. Le théâtre est un art mobile, je peux bouger. »

Héloïse Desrochers a quant à elle décidé de fonder le Théâtre des Béloufilles à Tadoussac à sa sortie de l’école. « Il n’y a pas de théâtre à Tadoussac ni à moins d’une heure de la ville, alors que c’est le troisième endroit le plus visité au Québec. Je trouvais ça dommage », raconte la jeune finissante, basée à Montréal.

Diversité des réalités

 

La réalité des théâtres en région est aussi diverse que les coins de pays qui les accueillent. « Dans ma région, on peut, absolument, vivre à l’année comme professionnel du théâtre », confie Mme Côté. Saguenay compte en effet neuf compagnies, avec chacune son créneau, et comporte un bassin important de professionnels qui consacrent leur vie au théâtre. « Il y a plusieurs projets de mise en commun, on a vraiment une réalité très positive par rapport à notre territoire », poursuit-elle. La présence d’un Conseil des arts à Saguenay permet par ailleurs de soutenir les organismes régionaux et les projets.

À Tadoussac, impossible de jouer à l’année, avec une seule petite compagnie dans ses balbutiements. Le Théâtre des Béloufilles propose des productions féministes durant l’été seulement, mais aimerait offrir des résidences artistiques à des artistes de la Côte-Nord ou de Charlevoix.

La population plus faible dans certaines régions complique la rentabilité et la survie des théâtres. Et le manque de logements dans des régions très prisées par les saisonniers apporte son lot de défis pour les artistes qui veulent s’y établir.

Succès multiple

 

Et le succès, rime-t-il uniquement avec les grandes villes ? « Ça dépend de ce qu’on entend par succès. Mais si je donne 10, 15 représentations, que mes salles sont remplies, que les critiques sont bonnes, je ne sais pas trop comment qualifier ça autrement que comme un succès », indique Mme Côté, dont les spectacles créés au sein de la ville de Saguenay sont voués à la tournée. « Il y a certains préjugés, comme cette idée que, pour réussir en théâtre, il faut jouer sur les grandes scènes comme au TNM ou au Périscope. Comme si, pour être connu, il fallait faire sa place en ville », se désole Mme Desrochers.

Les compagnies de la métropole ont l’avantage d’avoir plus de retombées médiatiques. « J’ai une première dans deux semaines, quel média sera présent ? » se demande Vicky Côté, qui retourne en salle pour la première fois depuis la pandémie. Les compagnies en région ont parfois plus de facilité à tourner à l’international que dans la métropole. Le succès se décline pourtant de multiples façons, ne serait-ce que pour amener différents publics dans les salles.

Former la relève

 

Il faut dire que la majorité des formations en théâtre se donnent à Québec et à Montréal, ce qui draine les jeunes artistes hors des régions. « Ça serait bien de décentraliser les formations », croit Mme Côté. « Il y a des conservatoires de musique partout au Québec, pourquoi pas de théâtre ? » ajoute-t-elle. En effet, même si le réseau de conservatoires de musique et d’art dramatique du Québec est établi dans sept villes, les études d’art dramatique ne sont offertes qu’à Montréal et à Québec.

Il y a certains préjugés, comme cette idée que, pour réussir en théâtre, il faut jouer sur les grandes scènes comme au TNM ou au Périscope. Comme si, pour être connu, il fallait faire sa place en ville.

 

Pour pallier ce manque de formation en région, plusieurs compagnies prennent sur leurs épaules le mandat de professionnalisation en proposant des formations plus pointues. « On essaie de décentraliser et de donner accès à la pratique, mais ce que j’entends, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de ressources pour ça », remarque Mme Desrochers. Certains stages pourraient par exemple être effectués en région, pour les faire découvrir à des artistes qui pourraient ultimement s’y établir. Certains théâtres amateurs en région offrent aussi un bon tremplin professionnel.

Avec la pandémie, plusieurs ont décidé de s’installer en région, artistes comme spectateurs. « Peut-être que l’intérêt des gens envers la région va changer les choses », avance Mme Desrochers, qui souligne la multiplication des initiatives artistiques et touristiques en région.

Multiples chapeaux

 

Les créateurs en région, qui portent souvent plusieurs chapeaux, dont celui de diffuseur (incluant les tâches de promotion, de billetterie, etc.), doivent aussi développer leur public. « On n’a pas le même bassin de population que les grands centres. Les dynamiques sont différentes ; certaines salles ont des partenariats avec la Ville, mais nous sommes à la fois producteurs et diffuseurs », explique Vicky Côté. À Tadoussac, les gens de Béloufilles ont littéralement distribué des dépliants dans la rue pour faire connaître son existence aux habitants et aux touristes. « Il faut créer de nouvelles habitudes », constate-t-elle.

D’importants efforts de médiation doivent être effectués pour sensibiliser le public de tout âge au théâtre. « En région, on doit sortir du mythe du théâtre d’été, ou du théâtre classique », ajoute Mme Côté. Pour mettre en valeur la pratique théâtrale de sa région, l’artiste multidisciplinaire travaille également en collaboration avec d’autres acteurs du milieu pour créer un calendrier, pour rassembler dans un même site différentes compagnies de Saguenay.

Donner des clés

 

La médiation va bien au-delà des billets gratuits. Les théâtres en région s’appliquent plutôt à donner des clés sur le fond et la forme pour permettre à des publics de tous les horizons d’apprécier ce qu’ils voient : panel de discussion, période d’échange avec les acteurs après la pièce et ateliers scolaires. « On essaie de rendre l’expérience plus facile, complète, pour les gens moins habitués et qui sortent de leur zone de confort », explique Mme Côté.

La médiation pour les jeunes occupe une place particulière. « Ça devrait être obligatoire de voir plusieurs pièces par année », croit la fondatrice du Théâtre à Bout Portant. Les arts vivants, en offrant des possibilités autant devant que derrière la scène (jeu, technique, mise en scène), ouvrent de nombreuses possibilités d’expression et de carrières aux jeunes. « Ça va au-delà du divertissement, ou d’un outil pour convaincre les gens. C’est pour faire penser, rêver, faire évoluer une société », insiste Mme Côté.

Public diversifié

 

« Le principal défi, c’est de joindre la population », remarque Mme Côté, qui note que cet enjeu n’est pas spécifique aux régions : tous les théâtres travaillent d’arrache-pied pour attirer leur public, efforts qui ont été minés par la pandémie. « Il y a quelque chose sur la valorisation des arts vivants qui est peut-être une gangrène nationale. J’ai hâte de voir, après deux ans, combien de personnes vont sortir de leurs écrans », s’inquiète Mme Côté.

Mais pour Héloïse Desrochers, c’est justement le fait de jouer devant un public diversifié qui fait la beauté de jouer dans le coin de pays où elle passait ses étés. « Le public montréalais, c’est souvent des gens de théâtre. Cet été, certaines personnes venaient pour la première fois au théâtre ; c’est tellement beau de voir ce public diversifié », s’exclame-t-elle.

Une chose est certaine : le théâtre occupe une place essentielle partout sur le territoire. Le théâtre, comme art vivant, se doit en effet de représenter la société, toute la société. « Je fais du théâtre pour dire quelque chose, pour le partager, pour refléter ma société. Si mon public ne reflète pas la société, ça perd un peu de son sens », conclut Mme Desrochers.

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