«Run de lait»: les mains sales

La pièce «Run de lait» est «le projet le plus important de sa vie», estime le dramaturge Justin Laramée.
Photo: Francis Vachon Le Devoir La pièce «Run de lait» est «le projet le plus important de sa vie», estime le dramaturge Justin Laramée.

La récente augmentation du prix du litre de lait suffirait à ancrer Run de lait dans l’actualité. Spectacle sur la détresse chez nos producteurs laitiers, ce théâtre documentaire piloté par Justin Laramée pousse toutefois plus loin, plongeant les deux mains dans le réel.

À preuve, un vaste travail de terrain : cinq ans d’enquête qui, pour le comédien et auteur, remontent à l’OFFTA 2016. Un jumelage avec la doctorante en psychologie communautaire Ginette Lafleur, spécialiste de la détresse psychologique chez les producteurs laitiers, lui donne alors accès à du matériel privilégié — des lettres de suicide, notamment. Or celles-ci, laissées derrière eux par des gens habitués au travail 365 jours sur 365, prendront souvent la forme de listes de rappel — comme pour assurer la bonne marche des opérations après leur mort, dans un milieu où, par ailleurs, la relève se fait rare : « “Oublie pas, jeudi, c’est les assurances ; la 1638, elle va vêler mercredi prochain”, etc. C’était juste ça, les lettres de suicide, une après l’autre : des listes de choses à faire. Je trouvais ça bouleversant. »

Celui qui est aussi père de famille l’ignorait, mais il avait mis le doigt dans l’engrenage de ce qui allait devenir « le projet le plus important de sa vie » : « Je commençais à rencontrer les producteurs laitiers, tranquillement pas vite. Et le 23 mai 2018 survient une manifestation de l’Union des producteurs agricoles : les producteurs sont 10 $ en bas de leur coût de production à l’hectolitre. Bruno Letendre [alors président des Producteurs de lait du Québec] est debout sur une table avec tous les représentants régionaux, on est en train de renégocier l’ACEUM — l’ALENA, en fait, à ce moment — et on a l’impression que la gestion de l’offre est sur le bord de tomber. Et moi, je me pointe là avec mon enregistreuse : et c’est le début de la run de lait. C’est là que le projet commence. »

Cette run, c’est cette suite d’entrevues où chaque nouveau contact finit par lui suggérer le prochain : « Et moi, j’allais suivre la run de lait jusqu’à essayer de répondre à la première question : d’où vient cette détresse ? Pourquoi les gens sont-ils en colère dans le stationnement de l’UPA le 23 mai 2018 ? »

« Des questions fondamentales »

Cette vaste enquête sur l’état de l’industrie laitière sera l’occasion d’embrasser plu s large : « parler de notre démocratie, parler de notre filet social et parler du modèle québécois », dit Laramée, qui rappelle que le Québec fournit 40 % du lait du Canada. « C’est notre plus grande production agricole, c’est notre identité. » Si celle-là est si précaire, de nombreuses questions sur celle-ci s’imposent.

De plusieurs façons, la proposition rappellera forcément J’aime Hydro, qui disséquait notre rapport à la société d’État — un rapprochement inévitable, admet Laramée. Le spectacle, d’ailleurs, jouera de clins d’œil à ce propos. Ici également, un journalisme d’investigation placera le public devant une réalité familière, mais mal connue — et préoccupante.

Là où Mathieu Gosselin donnait la réplique à Christine Beaulieu dans cette production qui a replacé le théâtre documentaire sous les projecteurs, Justin Laramée interprétera à la fois interviewés et intervieweur, cependant que Benoit Côté, à l’accompagnement sonore et lui-même fils d’agriculteur, fera entendre sur scène un autre son de cloche par rapport aux enjeux actuels du milieu agricole : des objections bienvenues à ce « Montréalais artiste de centre gauche qui voit l’agriculture à travers la lunette de Curieux Bégin ».

Ce même artiste que les années d’enquête ont transformé, et qui se demande maintenant quelle sorte de Québec il souhaite laisser à ses enfants : « Je ne voulais pas faire quelque chose de bon, ou quelque chose qui allait nécessairement me mettre en valeur. J’avais envie de participer de la meilleure façon possible aux conversations les plus dures qu’on doit avoir comme peuple présentement au Québec, au Canada, dans le monde. »

Ce théâtre résolument ancré, nécessairement social et politique, laisse le créateur fébrile, avide de rencontrer son public sur les planches du Trident : « C’est important, ce qui va se passer là tous les soirs. Ce sont des questions fondamentales. »

 

Run de lait

Texte : Justin Laramée. Mise en scène : Olivier Normand et Justin Laramée. Avec Justin Laramée et Benoît Côté. Une coproduction Trident et VA arts vivants, au Trident du 1er au 26 mars

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