Une femme à la mer

Julie Le Breton captive dans cette pièce signée Stéphanie Jasmin.
Photo: Yanick Macdonald Julie Le Breton captive dans cette pièce signée Stéphanie Jasmin.

Originelle, nourricière, voire amniotique, représentation par excellence de l’inconscient individuel et collectif, symbole de la pérennité et de l’éternel recommencement, la mer est depuis longtemps, sinon depuis toujours, associée au féminin. Dans sa troisième pièce, Les dix commandements de Dorothy Dix, actuellement à l’affiche du théâtre Espace Go, Stéphanie Jasmin continue d’embrasser cette riche métaphore en conviant des marées puissantes, des courants contradictoires, des ressacs violents et des vagues porteuses.

« Cela fait cent ans demain que je me réveille chaque matin, cent ans que je me retrouve avec mon visage et regarde le monde autour de moi, cent ans que j’ouvre les yeux sur un autre jour. » Fille, sœur, épouse, mère et grand-mère, fermement agrippée aux Dix commandements pour être heureuse de la journaliste américaine Dorothy Dix, la femme qui s’adresse à nous est engagée depuis un siècle dans une quête où le bonheur apparaît comme une terrible injonction, une existence aux multiples désirs refoulés dont l’heure est venue de faire le bilan.

Dernier rivage

 

Le destin de cette femme, qui s’apparenterait à celui de la grand-mère de l’autrice, est résumé sur scène en un bouleversant monologue de 75 minutes qui nous fait entrer dans l’intimité du personnage, dans les rouages de sa psyché, en chevauchant habilement les lieux et les époques. Apparaissant au bord de la mer, grâce à des projections vidéo aussi délicates et soignées que la musique qui les accompagne, jamais loin d’un rocher posé au milieu de ce dernier rivage, Julie Le Breton captive. Afin d’incarner son personnage à 8, 20 ou 80 ans, elle adopte avec sobriété le corps et la voix qui correspondent. Dirigée avec maestria par Denis Marleau, la comédienne suscite de vives émotions.

Il est amplement question de vie domestique, mais plus encore de création. Le pouvoir inouï de l’art est au cœur des plus beaux moments du spectacle : le voyage à New York, la visite au musée, la fréquentation du frère « qui pleure en écoutant des airs d’opéra, qui peint, qui dessine et qui écrit », le séjour à Paris auprès de sa petite-fille, en qui elle reconnaît une partie inexprimée d’elle-même. Dans le visage de cette femme dont les aspirations littéraires ont été cruellement freinées par son époque et sa société, on ne peut s’empêcher de reconnaître certains traits de Virginia Woolf ou de Sylvia Plath.

Au terme de son bilan, la femme reconnaît que le bonheur est illusoire et que seule compte la joie : « La joie est plus fugitive, dansant sur la crête des vagues, la joie ne se dompte pas, ne se fabrique pas, elle apparaît, elle surgit malgré soi […], la joie apparaît à travers la tristesse et la mélancolie, déjoue la colère, nargue le désir de mourir, elle fait respirer, me fait respirer. »

Les dix commandements de Dorothy Dix

Texte: Stéphanie Jasmin. Mise en scène: Denis Marleau. Une coproduction d’Ubu, de l’Espace Go et de la Colline. À l’Espace Go jusqu’au 27 février, puis au Centre national des arts (Ottawa) du 9 au 12 mars.

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