La France célèbre les 400 ans de Molière

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière
Photo: Getty Images Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière

C’est réglé. Molière n’entrera pas au Panthéon. Celui que Fabrice Luchini surnomme « le patron éternel » a beau avoir 400 ans le samedi 15 janvier, l’Élysée a opposé une fin de non-recevoir. Le comédien et metteur en scène Francis Huster, la mairesse de Paris, Anne Hidalgo, et la présidente du Conseil régional d’Île-de-France, Valérie Pécresse, ont eu beau multiplier les démarches, rien n’y fit. À l’Élysée, on prétend que le Panthéon est un symbole des Lumières et n’y entrent que ceux qui ont défendu la République et ses idéaux.

« C’est totalement faux », s’insurge l’historien Martial Poirson, auteur de Molière. La fabrique d’une gloire nationale (Seuil) et commissaire de l’exposition du même nom qui rassemble près de 200 œuvres à Versailles. « Au contraire, le Panthéon a été créé pour honorer les précurseurs des Lumières, dit-il. Descartes, qui a vécu à la même époque que Molière, fut un des premiers candidats. Pour Diderot, Molière annonçait les Lumières. C’est dommage, car il y a peu d’auteurs plus consensuels. Son entrée au Panthéon aurait été un symbole de réconciliation nationale. »

À trois mois de la présidentielle, la décision serait-elle plus électorale que culturelle ? De toute façon, selon son biographe Georges Forestier, on est loin d’être certain de savoir où sont les restes de Molière. Inhumé au pied de la grande croix du cimetière Saint-Joseph en pleine nuit (comme l’étaient les comédiens qui n’avaient pas signé de renonciation à leur profession), il fut transféré au musée des Monuments français à la Révolution, puis au Père-Lachaise en 1817, où il repose à côté de La Fontaine. Mais, selon Forestier, rien n’indique que les ossements qui s’y trouvent soient les bons.

Tartuffe redécouvert

Cette décision n’empêchera pas la France de souligner de mille et une manières le quatrième centenaire de l’écrivain français le plus lu, le plus joué et le plus traduit dans le monde. À tout seigneur tout honneur, chez Gallimard, la prestigieuse collection La Pléiade publie ses œuvres complètes en deux volumes. Une édition savante annotée par les meilleurs spécialistes. Il faut dire que depuis l’automne, les éditeurs s’en donnent à cœur joie. Cela va des textes savants aux bandes dessinées en passant par les hors-séries de la presse nationale.

Mais le grand événement qui lancera la saison est la reprise de toutes ses pièces d’ici le mois de juillet par la Comédie-Française, autrement appelée « la maison de Molière ».

La saison s’ouvre le samedi 15 janvier par un Tartuffe inédit mis en scène par le Belge Ivo van Hove et qui met en scène Denis Podalydès et Dominique Blanc. Cette pièce reconstituée par Georges Forestier prétend représenter le texte originel en trois actes joué devant Louis XIV le 12 mai 1664. Un texte qui a disparu, mais que l’historien a reconstruit à partir des indications fournies par les documents d’époque.

Coincé entre les jansénistes et le pape, Louis XIV ne pouvait se permettre de laisser libre cours à un tel pamphlet raillant les dévots. Il faudra attendre cinq ans et le retour de la paix religieuse pour que la censure soit levée. Entre-temps, Molière avait ajouté deux actes et transformé les dévots en faux dévots. Ce samedi, la première sera diffusée en direct sur les écrans de deux cents cinémas dans toute la France.

Quatre cents ans plus tard, Molière demeure l’auteur le plus universel de la langue française. Il appartient à toutes les régions de France, qu’il sillonna pendant douze ans avant de s’installer et de conquérir Paris, où il devint la première star du théâtre français, racontent ses biographes. Aujourd’hui encore, il dépasse toutes les étiquettes et plaît aussi bien à la droite qu’à la gauche, aux Parisiens qu’aux provinciaux, aux marxistes qu’aux nationalistes. « Comme on a très peu d’information sur le personnage, qui n’a laissé aucun manuscrit et aucune correspondance, chacun est en mesure de se forger son Molière », explique Martial Poirson.

L’inventeur de la comédie moderne

D’un auteur protégé par le roi, la Révolution en fera un patriote républicain en mettant de côté les œuvres trop liées à la monarchie, comme ses comédies-ballets créées avec Lully. À la Restauration, Louis-Philippe fera jouer Le misanthrope lors de l’inauguration du Musée de l’histoire dans l’ancien palais royal de Versailles.

Mais c’est la IIIe République qui en fera un mythe absolu. Avec l’instauration de l’école gratuite, laïque et obligatoire, Molière envahit les programmes, les manuels et les concours. « Il représente une sorte de bréviaire laïc, dit Poirson. Une école de la vertu pour le peuple. Car Molière n’est jamais méprisant. Il n’est jamais en surplomb. Il s’inclut dans la critique. Son rire met toujours en garde contre les excès. »

Après la Grande Guerre avec Louis Jouvet, puis plus tard avec Jean Vilar, il devient l’auteur du peuple. À la même époque, au Québec, Les Compagnons de Saint-Laurent jouent Les fourberies de Scapin et Le malade imaginaire.

« Molière est l’inventeur de la comédie moderne, affirme Martial Poirson. Il donne ses lettres de noblesse à un genre méprisé, sans renoncer à sa dimension populaire. S’inspirant du théâtre italien, il sera applaudi à la cour et dans les salons littéraires. Il sera protégé par le monarque de droit divin alors que paradoxalement, il critique l’autorité et l’abus de pouvoir. »

Étrangement, le seul régime qui ne plébiscitera pas Molière est celui de Napoléon Ier. Bonaparte l’a pourtant lu attentivement, puisqu’on possède une édition de ses œuvres annotée par l’empereur. « Contrairement à Louis XIV, Napoléon n’aurait jamais autorisé le Tartuffe qu’il considérait comme une menace à l’ordre social », soutient Poirson.

Le seul autre bémol se trouve chez Rousseau, qui considère que le théâtre corrompt les mœurs et la société en général. Molière l’ayant porté à sa perfection, reconnaît-il, on ne saurait donc l’approuver.

Comme on a très peu d’information sur le personnage, qui n’a laissé aucun manuscrit et aucune correspondance, chacun est en mesure de se forger son Molière.

Molière féministe ?

« Molière, c’est l’esprit français dans toute son insolence, écrivait Francis Huster dans Le Figaro. Il dénonce les hypocrites, les imposteurs, le pouvoir des puissants. La grande gagnante est la liberté d’expression. »


Pour certains, comme le journaliste et comédien Christophe Barbier (Le monde selon Molière, Tallandier), il serait même féministe avant l’heure. Molière est « un prophète de la libération des femmes, écrit-il. […] Jamais, dans aucune pièce, un personnage qui maltraite, humilie, asservit ou sous-estime les femmes ne sort vainqueur de l’intrigue. Le phallocrate, sans exception, est joué, démenti, voire humilié ».

Martial Poirson est plus circonspect. Même si, dit-il, « Molière est certainement l’auteur de son époque qui accorde le plus de place aux femmes. Il n’hésite pas à poser la question de la condition des femmes, et l’on sent chez lui un véritable amour des personnages féminins. » Une attitude qui n’est certainement pas étrangère à sa rencontre fusionnelle avec Madeleine Béjart, cette comédienne déjà confirmée qui lui mettra le pied à l’étrier aussi bien en amour que sur les planches.

Signe que l’auteur est toujours aussi universel, la compagnie théâtrale Kaddu Yaraax, de Dakar, vient de traduire en wolof Le malade imaginaire. En ces temps de pandémie, elle devrait être en tournée au Sénégal pendant toute l’année. Cet auteur qui appartient à toute la francophonie « a épuisé tous les registres de la langue française, de la plus populaire à la plus sophistiquée, dit Martial Poirson. C’est une langue moderne qui n’est jamais complexe, car Molière était un comédien autant qu’un écrivain ».



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