Les arts vivants face au yoyo pandémique

Au théâtre, les reports successifs créent un problème d’engorgement.
Photo: iStock Au théâtre, les reports successifs créent un problème d’engorgement.

« Une blague circule dans le milieu théâtral : plus personne ne veut être programmé en janvier prochain », rapporte Solène Paré, qui devait monter L’art de vivre au Quat’Sous. De l’humour pour adoucir une réalité brutale : durant ce qui est normalement un mois important pour la scène, les arts vivants subissent une fermeture pour une deuxième année consécutive.

« On l’a reçu très durement », dit la metteuse en scène, tout en exprimant sa difficulté à le dénoncer, devant la grave situation du réseau hospitalier. « J’ai l’impression que des décisions incohérentes ont été prises. Pourquoi garder les grands magasins ouverts si on ferme les théâtres, alors qu’ils se plient à énormément de règles, pourquoi il n’y a pas de tests rapides pour les interprètes ? Mais j’ai du mal comme artiste à parler par-dessus le discours des scientifiques, en voyant nos infirmières épuisées. »

À Québec, beaucoup de productions qui avaient déjà été reportées une première fois (à Montréal, c’est aussi le cas de Lysis au Théâtre du Nouveau Monde) sont à nouveau frappées, fait remarquer Marie-Josée Bastien. La directrice artistique du Théâtre niveau parking, dont la coproduction Salle de nouvelles a dû être reportée chez Duceppe, sent un essoufflement dans le milieu de la Vieille Capitale, une ville « presque exclusivement de théâtre » pour les interprètes.

« On dirait que tout le monde est un peu sous le choc. C’est quoi, les solutions ? Que les saisons commencent en mars ? L’an dernier, quand tout avait été annulé, il y avait une énergie : on va travailler sur d’autres projets, faire des ateliers… Mais j’ai l’impression que pour l’instant, personne n’a envie de travailler sur une création. Un spectacle qui va être présenté dans quoi, huit ans ? »

Cette constante incertitude pèse sur le moral, dit Soleil Launière, qui se préparait à créer son solo, Akuteu, à la salle Jean-Claude Germain. « C’est comme un yoyo : on joue devant une salle pleine ; ah non, on est à 50 % ; non finalement, on ne pourra peut-être pas le présenter… C’est toujours se réadapter. » Des décisions d’autant plus difficiles à prendre pour une toute jeune compagnie comme la sienne, Production AUEN. « On veut se lancer, se faire un nom. Pour moi, c’est un gros deuil de se dire qu’Akuteu ne pourra pas jouer pour l’instant, et qu’on ne sait pas quand. C’est décourageant. »

Même si elle se fait compréhensive face à une pandémie qui affecte tout le monde, cette valse-hésitation forcée est « déstabilisante », convient Francine Bernier, directrice de l’Agora de la danse. « On a l’impression de tourner en rond. » Et elle s’attend à ce que le retour du public en salle « ne sera pas évident pour les années à venir », notant qu’après le déménagement de l’Agora à la place des Festivals, il avait fallu trois ans pour revenir à la normale. « Un public, c’est fragile. »

Francine Bernier voit toutefois dans la crise une occasion de s’attaquer aux difficultés endémiques du secteur, une occasion pour la ministre de la Culture de lancer un « chantier » sur la danse. « On voit tous nos problèmes de fond ressortir encore plus : en danse, il y a un sous-financement chronique, beaucoup de pauvreté, on tourne à l’étranger, mais pas assez au Québec. Comment on corrige ça ? C’est le temps de s’asseoir pour trouver des solutions afin que lorsqu’on va rouvrir de façon stable, on ait les outils entre les mains. »

Impact positif : le confinement forcéà Montréal aura au moins permis au milieu de se parler toute l’année dernière. « Cela a apporté un regain d’énergie. On continue à discuter entre nous pour trouver comment on peut faire autrement. »

Engorgement

Au théâtre, ces reports successifs créent un problème d’engorgement. Toute nouvelle création « doit se mettre derrière la file d’attente, qui s’est allongée, note François Archambault. C’est sûr que des projets vont tomber ». Lui-même a profité du décalage initial dans la création de Pétrole chez Duceppe pour retravailler sa pièce. Mais il espère que le spectacle pourra avoir lieu comme prévu en avril. « Sinon, est-ce que l’on continue à y croire ? Ça devient difficile. »

Et combien de temps peut-on repousser des spectacles, dans un art censé être en prise sur son monde ? « Quand on écrit du théâtre, c’est plus rapide que la télé, donc il y a quelque chose qui parle de la société dans laquelle on vit au moment même où on le fait, rappelle le dramaturge. Si on décale trop la création, on n’est plus en connexion avec l’air du temps. De plus, la pandémie provoque plein de changements et de tensions nouvelles dans la société. J’ai l’impression qu’on va avoir besoin de fictions qui parlent de comment notre monde se transforme. »

Une situation pas évidente pour les jeunes auteurs. « La difficulté va être de laisser de la place à de nouvelles créations, à des artistes émergents. Il faut faire attention pour ne pas bloquer la conversation », juge Philippe Cyr, qui a trois mises en scène en sursis cette saison, dont Atteintes à sa vie, qui en avril aura été reportée depuis deux ans : « Un spectacle qu’on n’a pas eu la chance de voir aboutir, si près du but, reste à l’intérieur de soi tout ce temps, comme si on n’arrêtait jamais de porter les projets tant qu’ils n’ont pas vu le jour. »

Le directeur artistique et codirecteur général du Théâtre Prospero s’inquiète pour la relève, les finissants des écoles. « Il y a peu d’espace dans les théâtres, les programmations étant faites à l’avance par une majorité de spectacles reportés. Mais s’ils ne peuvent pas avoir de contrats, comment on les engage dans la vie artistique ? J’ai l’impression que si on ne s’attaque pas à cela, on va souffrir d’un manque de relève par la suite. C’est très préoccupant. »

Déstructuration

Plusieurs pointent la perte de personnel, les changements de carrière au sein des équipes théâtrales comme un impact déjà tangible de ces fermetures à répétition. Selon Philippe Cyr, cette imprévisibilité produit « un grave effet de déstructuration ». « Avec la première fermeture, on a perdu beaucoup de techniciens au théâtre. Maintenant, ils sont une denrée rare. Là, on sent un découragement. On va peut-être perdre aussi des artistes. »

Il pense qu’on ne pourra pas continuer à réagir à la pandémie de cette manière-là. « Il va falloir trouver une autre sorte d’accommodement. C’est sûr qu’on est dans une crise, Il faut être solidaire avec la société. Mais je ne sais pas jusqu’à quand on va tenir le coup à force de fermetures. On est capable de faire du théâtre en respectant des mesures sanitaires, on en a fait la preuve au printemps dernier. Il y a peut-être des sacrifices à faire, mais cet arrêt qui perdure, c’est extrêmement dommageable. »

Solène Paré craint « énormément pour la suite du théâtre au Québec », en raison de cette future pénurie qui touche aussi les concepteurs et « tous les métiers [maquilleurs, perruquiers…] qui forment notre écologie ». Mais, plus que jamais, elle réalise la nécessité du théâtre. « Je pense que dans les grandes crises, il y aura toujours un besoin criant d’art vivant. Le théâtre peut être un vecteur d’espoir et d’imagination. Se rappeler dans quelle histoire on est engagé collectivement n’a jamais été aussi important. »

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