Femmes de théâtre, femmes de choeurs

Les planches sont muettes, mais le théâtre vit à travers les choeurs polyphoniques de Britt, Bürger et Déraspe.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les planches sont muettes, mais le théâtre vit à travers les choeurs polyphoniques de Britt, Bürger et Déraspe.

Les arts vivants se retrouvent une fois de plus soumis à la rudesse d’un gel pandémique dont on ignore encore la durée. En attendant le grand dégel, Le Devoir a eu envie de s’entretenir avec trois phares de cette rentrée décalée afin de faire entendre le pouls toujours battant du théâtre. Envers et contre tout.

En mars 2020, au moment du premier confinement, Fanny Britt et Alexia Bürger s’apprêtaient à assister à la création de leur pièce, Lysis, sur les planches du théâtre du Nouveau Monde. Après presque deux ans de petits et de grands deuils, de réinventions et de résilience plus ou moins forcée, les deux femmes de théâtre étaient de retour au poste, fortement déterminées à ce que leur relecture de la comédie écrite par Aristophane en 411 av. J.-C. voie enfin le jour sous la houlette de Lorraine Pintal. C’était avant qu’Omicron ne s’invite au théâtre et ne force un autre douloureux report.

Le coup du sort est d’autant plus cruel que Lysis existe depuis maintenant quatre ans dans l’imaginaire de ses autrices. La pièce à la mécanique redoutable existe aussi entre les pages, ayant été publiée par Atelier 10, en mars 2020. Il faut remonter à 2018 pour en saisir la première étincelle, alors que Fanny Britt accepte une invitation à dîner de Lorraine Pintal. « Elle m’a d’entrée de jeu proposé d’adapter Lysistrata, explique l’autrice. Elle rêvait de mettre en scène cette pièce depuis 10 ans. Elle imaginait un grand spectacle, avec beaucoup de comédiennes sur scène, une représentation au cœur de laquelle se trouverait cette question de la guerre des sexes. J’ai accepté sa proposition à une seule condition : que je puisse accomplir cette tâche avec Alexia. »

Ce faisant, les deux créatrices ont ouvert les vannes pour une réflexion qui, pandémie ou pas, confinement ou pas, interpelle fortement notre présent.

Une prémisse à revisiter

Le tandem s’est d’abord familiarisé avec différentes versions de l’œuvre : les traductions plus fidèles, comme celle de l’helléniste Victor-Henry Debidour réalisée dans les années 1960, mais aussi les relectures plus libres, comme celle de Michel Tremblay ou encore Chi-Raq, un film sorti en 2015 dans lequel Spike Lee retrouve Lysistrata à Chicago, dans les quartiers du South Side déchirés par la guerre des gangs.

« La comédie d’Aristophane est vulgaire, grossière et, par endroits, carrément misogyne, tient à préciser Fanny Britt. L’action est mince et la construction laisse à désirer. Ce qui a traversé le temps, ce qui frappe toujours l’imaginaire, bien entendu, c’est la prémisse. » Rappelons ladite prémisse : pour mettre un terme à la guerre qui sévit entre Athènes et Sparte, pour ramener les hommes à la raison, l’Athénienne Lysistrata convainc les femmes de toutes les cités grecques de mener une grève du sexe : « Pour arrêter la guerre, refusez-vous à vos maris. »

Tout en saluant le fait que la pièce a inspiré des militantes un peu partout dans le monde à organiser des grèves du sexe qui ont porté des fruits, notamment au Libéria et en Colombie, les deux créatrices ne tardent pas à remettre en cause ce « moyen de pression ». « On a compris que cette prémisse avait très mal vieilli », explique Bürger. « Dans le contexte occidental contemporain, précise Britt, l’idée de priver les hommes de sexualité laisse entendre que cette dernière est un instrument de pouvoir, ce qui occulte complètement le désir des femmes. D’autre part, depuis quand est-ce que le refus des femmes a empêché les hommes d’obtenir ce qu’ils voulaient sans consentement ? »

Interroger le pouvoir

Ainsi, les créatrices ont plutôt choisi de représenter ce qu’elles considèrent comme le véritable levier des femmes d’aujourd’hui face au pouvoir des hommes. « Dans la pièce originale, explique Bürger, c’est la guerre que les femmes souhaitent interrompre. Dans notre pièce, c’est à un système patriarcal où dominent le capitalisme et le néolibéralisme que les femmes s’attaquent. Si elles cessent de donner naissance aux êtres humains qui servent de matière à ce système d’oppression, à ce monde injuste et destructeur, elles vont briser la chaîne, mettre un solide bâton dans les roues de l’engrenage. »

« Le vrai pouvoir, de nos jours, ce sont les entreprises qui le détiennent, estime Britt. Camper notre action dans une compagnie pharmaceutique, ça nous permettait d’aborder le conflit d’intérêts entre la politique et l’esprit corporatif, entre la santé publique et le profit. » Incarnée par Bénédicte Décary, Lysis est responsable de la gestion d’un médicament contre l’infertilité.

Lorsqu’elle apprend que le traitement pourrait être dangereux pour la santé mentale des femmes, elle démissionne, devient militante et se joint à un mouvement collectif, une grève de la natalité, une révolution qui va bousculer l’ordre établi. « L’histoire personnelle de Lysis va rencontrer la grande histoire, prévient Britt. Disons simplement que son engagement envers la cause sera mis à rude épreuve. »

De la Grèce antique, les créatrices de Lysis ont tenu à conserver l’ampleur. « C’était important pour nous de retrouver la vibration, le sacré, la chorégraphie, la choralité, explique Britt. Le chœur, dont tous les personnages font tour à tour partie, annonce le malheur à venir, traduit les enjeux de la pièce, exprime les antagonismes, notamment entre le féminin et le masculin. » Sur la musique originale de Philippe Brault, on promet un chœur qui slame et qui chante !

Tournées vers la vie

Un chœur de femmes, c’est également ce qu’on retrouve dans Les filles du Saint-Laurent, une pièce écrite par Rébecca Déraspe en collaboration avec Annick Lefebvre et publiée par Dramaturges éditeurs, en octobre dernier. Mis en scène par Alexia Bürger, le spectacle créé à La Colline, à Paris, en novembre dernier, devait être présenté au Centre du théâtre d’Aujourd’hui en janvier. L’institution n’a eu d’autre choix que d’annoncer son report à une saison future.

Alors que sept cadavres ont été recrachés par le Fleuve, des dépouilles non identifiées, non réclamées, sept femmes doivent composer avec le choc de cette découverte. « J’ai écrit pendant la pandémie et ça s’entend, explique Déraspe. La manière dont la mort faisait sans cesse irruption dans la vie, ce traumatisme constant, tout cela est bien présent dans la pièce. Cette rencontre inattendue avec la mort pourrait bien être salvatrice pour les protagonistes, elle pourrait bien leur avoir sauvé la vie. »

« C’est une pièce qui parle beaucoup de la mort, mais qui est résolument tournée vers la vie, précise Bürger. Le lien entre ces femmes, qui n’ont pour ainsi dire pas de points communs, qui sont à des âges divers, à des étapes fort différentes de leur existence, c’est l’idée de la mort concrète, sans déguisement, de laquelle on ne peut se détourner. C’est ce choc qui permet de réunir leurs voix dans un seul et même chœur. Ensuite, leurs manières de réagir, de prendre la parole, puis d’agir, elles sont très contrastées. »

Avec cette nouvelle pièce, moins réaliste et plus polyphonique que les précédentes, l’autrice de Gamètes et de Ceux qui se sont évaporés continue, avec cet humour aigre-doux qui caractérise son univers, de creuser les thèmes qui lui sont chers. « J’ai rarement l’objectif d’aborder des enjeux féminins, explique-t-elle. Ce sont les personnages qui me guident là, sur le territoire de l’intime, qui est à mon sens tout naturellement féministe. Ce qui nous entraîne ensuite vers le collectif et qui permet au public de se projeter dans ce qu’on lui raconte, c’est la manière dont la parole circule entre les personnages, dont les unes et les autres se l’approprient. La mise en scène d’Alexia donne à tout cela un rythme, une harmonie dont la beauté et l’efficacité m’impressionnent encore. »

 

Lysis

Fanny Britt et Alexia Bürger, d’après Aristophane. Mise en scène : Lorraine Pintal. Au théâtre du Nouveau Monde, dans une saison encore à déterminer.

Les filles du Saint-Laurent

​Rébecca Déraspe, avec la collaboration d’Annick Lefebvre. Mise en scène : Alexia Bürger. Une coproduction du Centre du théâtre d’Aujourd’hui et de La Colline. Au CdTA, dans une saison encore à déterminer.

À voir en vidéo