Splendeurs et misères du téléthéâtre

Les nouvelles technologies, point de départ de la démarche de Mireille Camier  et de ses collaborateurs dramaturges, deviennent aussi le sujet de la pièce « qui se questionne sur l’authenticité de nos relations à distance, notre rapport  à l’autre  à distance,  la différence entre qui  nous sommes dans l’intimité et notre personnage social », qu’on développe  à travers  les caméras  et les écrans.
Marie-France Coallier Le Devoir Les nouvelles technologies, point de départ de la démarche de Mireille Camier et de ses collaborateurs dramaturges, deviennent aussi le sujet de la pièce « qui se questionne sur l’authenticité de nos relations à distance, notre rapport à l’autre à distance, la différence entre qui nous sommes dans l’intimité et notre personnage social », qu’on développe à travers les caméras et les écrans.

Amorcée en 2018, la réflexion autour du théâtre et des technologies de communication entreprise par la metteuse en scène Mireille Camier devrait voir le jour le 14 janvier au théâtre Outremont, au Petit Théâtre de Rouyn-Noranda et à la salle Michel-Côté d’Alma. Trois publics, dans trois salles différentes, assistant en même temps à la même création théâtrale, interprétée par trois acteurs, Sarianne Cormier à Montréal, Étienne Jacques à Rouyn-Noranda et Véronique Pascal à Alma, et ensuite Gaspé, Sherbrooke et Montmagny, réunis par vidéoconférence.

Cette pièce s’intitule Bluff. Un texte de Jean-François Boisvenue et Sophie Gemme, une scénographie de Mireille Camier qui, il y a trois ans, se voyait décerner une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec pour explorer la question de la téléprésence dans l’univers théâtral dans les installations de la Société des arts technologiques. Tout cela à une époque où l’isolement pandémique n’était même pas sur nos radars, même les plus éclairés.

L’élan était ailleurs. « La Société travaille avec un logiciel qui permet de créer plus facilement des événements à distance, ce qui m’a donné envie de créer une pièce avec des personnages réunis par la téléprésence, explique Mireille Camier. Or, je crois aussi à la notion de public ; j’aime le théâtre parce que c’est rassembleur. Donc, réunir trois lieux, trois salles, trois espaces [habités par des acteurs et un public] dans un moment commun, ça m’allumait beaucoup, et ce fut la base de ma recherche : comment rassembler les gens en faisant fi de la distance physique. »

Soigner son image

Ainsi, les nouvelles technologies, point de départ de la démarche de Mireille Camier et de ses collaborateurs dramaturges, deviennent aussi le sujet de la pièce « qui se questionne sur l’authenticité de nos relations à distance, notre rapport à l’autre à distance, la différence entre qui nous sommes dans l’intimité et notre personnage social », qu’on développe à travers les caméras et les écrans. Une question aussi vaste qu’universelle, estime la metteuse en scène, évoquant le « Je est un autre » formulé par Arthur Rimbaud dans un autre siècle.

Or, cette réflexion a évolué à grande vitesse depuis que Mireille Camier s’y est attardée en 2018, et davantage encore en raison de la pandémie : derrière nos écrans, téléphone intelligent à la main, planifiant nos rencontres de travail sur Zoom, Slack et Google Meet, la majorité des gens ont aussi réfléchi à cette idée d’image projetée par les voies du numérique, reconnaît la metteuse en scène.

« C’est sûr que la réflexion qu’on avait en 2018 sur nos relations à distance, notre rapport à l’image et les rassemblements virtuels avait une portée différente. Je pense qu’on a davantage approfondi la réflexion dans notre création, plutôt que d’y apporter de gros changements » sur le plan des dialogues ou de la dramaturgie. « La perception du spectateur sera différente de celle qu’il aurait eue si cette pièce avait été présentée en 2019. »

Ou, encore, en janvier 2021, comme c’était originalement prévu. Le confinement d’alors avait forcé la production à revoir son calendrier — ce qui n’est pas une mince affaire lorsqu’il s’agit de coordonner trois salles et sept diffuseurs en même temps. « C’est un grand défi sur le plan de la production, et la menace de tout devoir annuler, encore, nous met un poids énorme… » Mireille Camier et son équipe devront prendre une décision dans les prochains jours, selon les consignes que donnera le ministre Christian Dubé qui, le 20 décembre dernier, ordonnait la fermeture des salles de spectacle pour une durée indéterminée.

La perception du spectateur sera différente de celle qu’il aurait eue si cette pièce avait été présentée en 2019.

Vers un nouveau théâtre

Ce qui soulève une autre question, tout aussi existentielle, mais concernant le théâtre lui-même : ces nouvelles technologies permettant la téléprésence peuvent-elles aussi donner naissance au téléthéâtre ? Existe-t-il une performance théâtrale si le public et l’acteur ne sont pas réunis dans un même lieu ? Et est-ce que Bluff pourrait se tenir dans des salles vides, mais avec un public présent, chez lui, devant l’écran ?

« J’étais prise avec ce même enjeu l’année dernière, avant le confinement, rappelle Mireille Camier. Or, pour ce projet précis, le public assis dans la salle fait partie de la proposition artistique », sa mise en scène prenant en considération les trois publics dans autant de salles en même temps, tout comme la dynamique particulière qui permet aux acteurs d’interagir entre eux, mais à distance, cette action étant projetée sur des écrans disposés sur les scènes. « Ce serait dénaturer tout le projet de mise en scène que de ne pas le voir en vrai, dans la salle », craint celle qui siège au comité numérique du Conseil québécois du théâtre.

La téléprésence, dans ce cas-ci, ne peut être une voie de contournement pour les amateurs de théâtre empêchés d’aller en salle. Un spectacle conçu comme étant hybride aurait pu l’être, estime Mireille Camier, « pour autant qu’on pense aux deux publics », que l’un, en salle, ne vive pas une expérience plus forte ou plus personnalisée que l’autre devant son écran. « Je suis aussi partisane du direct, du temps partagé », plutôt que de captations de représentations destinées à être présentées en différé. « Pour moi, c’est essentiel à l’art vivant. »

Bluff

Mise en scène : Mireille Camier. Écriture et assistance à la mise en scène : Jean-François Boisvenue et Sophie Gemme. Une production des Productions quitte ou double et du Petit Théâtre du Vieux-Noranda. Du 14 au 23 janvier, en trois lieux, si les conditions sanitaires le permettent.

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