Mykalle Bielinski pédale pour créer

Depuis quelques années, Mykalle Bielinski nourrit un intérêt grandissant pour les questions d’écologie et pour le lien avec la nature dans la spiritualité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Depuis quelques années, Mykalle Bielinski nourrit un intérêt grandissant pour les questions d’écologie et pour le lien avec la nature dans la spiritualité.

Une interprète jouant en solo n’a pas de partenaire dans lequel puiser de l’énergie. Dans Warm up, Mykalle Bielinski s’impose en plus d’en produire elle-même grâce à un vélo. La créatrice du beau Mythe — spectacle choral mis au monde à l’Espace libre à l’hiver 2019 et qui sera repris à l’Espace Go fin avril — y poursuit sa quête de sacré. Depuis quelques années, elle nourrit un intérêt grandissant pour les questions d’écologie et pour le lien avec la nature dans la spiritualité.

Parallèlement, elle était très préoccupée par les grands projets pétroliers dont on faisait alors la promotion. « Je suis devenue très protectrice de mon territoire et je me demandais pourquoi. Alors j’ai fouillé ce sentiment-là. Et une des premières choses qui m’a frappée, c’est qu’il y a quelque chose de problématique dans notre rapport avec la nature. Et ça m’a amenée à me dire : “si je veux vraiment faire un spectacle conscient de cette relation qui est déréglée, déconnectée, il faut que j’essaie d’utiliser le moins possible la nature dans mon spectacle”. » De solliciter le minimum de ressources naturelles.

Warm up — un spectacle en français, malgré son titre — est un projet exigeant, puisque, seule à faire la production, Mykalle Bielinski s’est imposé de transporter elle-même le peu d’objets qu’elle utilise. En plus de la performance sportive sur la scène de La Chapelle. « Mais ce qui est intéressant, c’est que ça travaille le souffle directement. Et le souffle est un peu mon instrument, alors ça devient de la matière aussi. »

Générer sa propre électricité sur scène en pédalant est un concept qu’on voit notamment en Europe. Un autre projet montréalais, 100 secondes avant minuit de Pirata Théâtre, y aura d’ailleurs recours pour alimenter l’éclairage, en janvier aux Écuries. « C’est une idée qui tend à se propager, parce que c’est accessible. Le prototype est facile à construire. La différence, c’est qu’en Europe, ils ont un peu plus conscience du poids énergétique de leur électricité, parce qu’elle [provient] des énergies fossiles ou du nucléaire. Nous, on a beaucoup d’électricité et on la gaspille davantage. »

L’artiste assume aussi ses contradictions. « J’ai une batterie sur scène avec du lithium. C’est une ressource vraiment cruciale dans le développement durable en ce moment. Mais il y a un revers à ça : ce sont des ressources difficiles à extraire, qui ont des coûts sociaux, un impact au niveau de la main-d’œuvre. Donc, il y a des contradictions dans le travail et j’en parle, ça devient comme le sujet du spectacle. »

Surproduction

Dans Warm up, le vélo sur scène devient également un symbole de surproduction. « J’ai fabriqué une espèce de petite centrale électrique sur scène. Et au départ, je suis vraiment dans la bonne idée, de pédaler pour réussir à faire mon spectacle. Mais ça devient vite un système qui m’exploite parce qu’il faut que je pédale beaucoup pour faire très peu de choses. […] Si bien que le vélo, finalement, devient une sorte de métaphore de ce grand système qui nous exploite, qui nous épuise. […] Ça devient un discours aussi sur la performance, sur la croissance. »

L’artiste estime que la crise environnementale nécessite une décroissance. « On s’est fait vendre un modèle qui n’est pas viable. On est beaucoup trop à surconsommer, à vivre au-dessus de nos moyens écologiques. Et on gaspille beaucoup les ressources. Je pense qu’on peut faire certaines prises de conscience et, bien humblement, opter pour des réductions à notre échelle, mais qui pourraient avoir un effet rebond afin que d’autres personnes embarquent aussi. C’est sûr que ça va prendre le collectif là-dedans. »

Il y a aussi un problème de narration à résoudre. « Ce qu’on se raconte comme possibles en tant que société, c’est trop étroit. Cyril Dion, qui a [écrit] le documentaire Demain, fut l’un des premiers à dire qu’il faut raconter de nouveaux récits, des nouvelles choses sur ce que sera demain et sur ce que nous sommes. Ce qu’on raconte en ce moment nous envoie direct dans le mur. Il faut inventer de nouvelles façons de se concevoir. » Elle est consciente par contre que c’est là un constat « doux-amer » : « C’est sûr qu’il y aura des choses qu’on devra laisser derrière. »

Quel est le rôle des artistes face à la question du climat ? « Au départ, j’étais super optimiste. Je me disais : “je vais être l’intermédiaire entre le scientifique et le citoyen”. Et je me suis mise une pression de proposer des solutions, parce que je me disais que c’était mon rôle en tant qu’artiste : de répondre à la crise par des options. […] Mais au fil de la création, je me suis rendu compte que l’individu seul ne peut pas y arriver, que c’est vraiment une affaire collective et que ça me dépasse. Les artistes, ce qu’on sait faire, c’est de travailler le sensible. Alors on peut juste, j’imagine, susciter de petits déclics intérieurs chez le spectateur, en lui faisant vivre des sensations et en rendant tangible, jusque dans la chair, l’urgence climatique. »

Concert sacré

Mykalle Bielinski a profité de la pandémie pour réaliser des projets en réserve, publiant son premier recueil de poésie, Mythe, précédé de Gloria (Éditions du Passage), d’après les partitions de ses créations. Elle a aussi enregistré un album — elle est à la recherche d’une maison de disques — de chants sacrés, qui inclut des morceaux de ses trois spectacles : « Ça fait penser un peu à du Jorane, mais je puise aussi dans d’autres influences. J’ai des instruments orientaux. »

Pour Warm up, la musicienne a donc créé des chants sur des textes latins de la messe, arrangés avec de la musique électronique. Disposant d’un unique projecteur pour s’éclairer, elle le promène sur le plateau afin de créer des « mini-espaces de spectacle » à chaque chanson. « Il y a une grande partie qui est dans le silence, alors ça captive. Et ça fait beaucoup réfléchir. Il y a de l’espace pour entrer en soi. Et dans la deuxième partie du spectacle, je transforme le dispositif et on plonge un peu plus dans la contemplation. »

Au carrefour donc de la performance sportive, du manifeste, du concert et de la méditation, Warm up orchestre un mélange de genres inusité. « Je suis contente ! réagit sa créatrice avec un rire spontané. Au début, je me demandais : comment intégrer tout ça ? Mais on est arrivés à mettre tous les morceaux ensemble ! » Son objectif était de créer un spectacle « grand public », qui parle à tout le monde. Des représentations précoces devant quelques personnes ont eu de quoi rassurer Mykalle Bielinski. « Je pense que c’est un spectacle qui donne du souffle, de l’espoir et le désir de s’engager. C’est un témoignage que j’ai reçu : ça donne envie de participer à la suite du monde. »

 

Warm up

Idéation, texte, conception, interprétation : Mykalle Bielinski. Dramaturgie : Myriam Stéphanie Perraton Lambert. Collaboration à la mise en scène : Édith Patenaude. Du 13 au 17 décembre, au théâtre La Chapelle.

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