Angela Konrad, toujours aux aguets

Selon Angela Konrad, interdire de fumer sur scène est une dangereuse forme de contrôle: «Non seulement ça compromet la liberté artistique, mais ça ouvre la porte à la censure.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Selon Angela Konrad, interdire de fumer sur scène est une dangereuse forme de contrôle: «Non seulement ça compromet la liberté artistique, mais ça ouvre la porte à la censure.»

« On passe du politiquement correct à l’artistiquement correct », lance la metteuse en scène Angela Konrad à propos de la décision rendue par le juge Yannick Couture de la Cour du Québec affirmant que l’action de fumer une cigarette sur scène n’est pas un geste d’expression artistique et ne peut donc pas être protégée par les chartes canadienne et québécoise des droits et libertés. « Le pouvoir, à travers les instances juridiques, ne doit pas s’immiscer dans les salles de répétition et sur les scènes de théâtre », insiste la créatrice.

Selon Angela Konrad, interdire de fumer sur scène est une dangereuse forme de contrôle : « Non seulement ça compromet la liberté artistique, mais ça ouvre la porte à la censure. L’art n’est pas un espace sécuritaire. L’art n’est pas un espace où la bien-pensance, les dogmes et les postures idéologiques doivent sévir. Ce n’est tout simplement pas acceptable. Je suis en colère et très inquiète de cette situation. »

Déjà une décennie

Cette conviction, c’est précisément celle avec laquelle Angela Konrad s’est taillée en seulement dix ans une place de choix dans le milieu théâtral montréalais. La metteuse en scène d’origine allemande, qui s’est installée au Québec après avoir étudié et travaillé pendant une vingtaine d’années en Allemagne et en France, est à la tête de sa propre compagnie, La Fabrik, en plus de diriger l’École supérieure de théâtre de l’UQAM. De Tchekhov à Shakespeare en passant par Roland Schimmelpfennig et Rodrigo Garcia, sans oublier le superbe Fleuve de Sylvie Drapeau, ses spectacles ont recueilli des éloges et des prix hautement mérités.

Créé en 2018 à partir de la première pièce de Tchekhov, Platonov, amour, haine et angles morts est de retour ces jours-ci au Théâtre Prospero. Même distribution, à commencer par l’irrésistible Renaud Lacelle-Bourdon dans le rôle-titre, même décor presque nu, même ballet de pulsions réglé au quart de tour, mais pas exactement le même texte, puisque le montage réalisé par Konrad à partir de la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan (Actes Sud, 2014) a été révisé par un certain Michel Tremblay.

« Il s’agit d’une adaptation québécoise, explique la metteuse en scène. Ce n’est pas du joual, mais bien une syntaxe conforme à la langue orale québécoise, un parler d’ici et maintenant. Cela occasionne spontanément une plus grande proximité entre le texte et les acteurs, un rapprochement, une authenticité, j’oserais même dire une vérité. Ça nous permet ainsi un approfondissement des enjeux souterrains du texte, un accès plus direct à ce labyrinthe de sens, à ce qui couve sous les mots. »

Indémodables classiques

Depuis Variations pour une déchéance annoncée, galvanisante relecture de La cerisaie présentée à l’Usine C en 2013, le spectacle avec lequel la metteuse en scène s’est fait un nom à Montréal, Angela Konrad a démontré un talent inouï pour revisiter les classiques : « Comme je le dis souvent, je ne revisite pas les classiques, je suis revisitée par eux. » Pour la créatrice, cela ne fait pas de doute, les personnages de Platonov forment une communauté en crise, une société « atomisée » qui s’apparente à la nôtre.

« Ce qui m’a énormément intéressée, explique-t-elle, ce sont les rapports de sexes et de classes, la manière dont l’économie et l’amour sont constamment mis en parallèle, avec tout ce que ça implique de manques et de dépendances, de possessions et de dépossessions, de dettes, de créances, de pertes, de réparations, de circulations et de transactions… » Après avoir cité un passage du plus récent essai d’Alain Deneault, L’économie psychique (Éditions Lux, 2021), Angela Konrad convoque la formule-choc du psychanalyste Jacques Lacan : « L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. »

« On projette tant de choses sur l’autre et sur notre relation avec l’autre, poursuit-elle. À toutes les femmes qu’il repousse, Platonov tend en quelque sorte un miroir. Mon hypothèse, c’est que Tchekhov est un auteur féministe, mais qu’il nous le montre par la négative. C’est ce qui rend la pièce si intéressante, mais aussi terriblement violente. »

À l’horizon

Loin de s’asseoir sur ses lauriers, la metteuse en scène a des projets plein la besace. Dès la semaine prochaine, elle entame les répétitions de Vernon Subutex, son adaptation du premier tome de la populaire trilogie romanesque polyphonique de Virginie Despentes, spectacle qui prendra l’affiche à l’Usine C le 18 janvier.

« En lisant le roman, explique Konrad, j’ai tout de suite senti le besoin de le théâtraliser. À cause de la langue, très proche de l’oralité, pleine de verve. Ensuite parce qu’il y a là un matériau extraordinaire pour les acteurs : 21 personnages hauts en couleur qui seront incarnés par 9 comédiens. Et finalement, à cause du propos : il m’apparaît nécessaire et même urgent d’offrir la scène à ce que Despentes décrit, à ces protagonistes pétris de contradictions, pris dans une tension entre l’intime et le social, en somme à un portrait de société, une sorte de comédie humaine qui n’est pas si étrangère à celle que Tchekhov dessine. »

Lauréate de la bourse Jean-Pierre Ronfard 2021, Angela Konrad sera de retour au TNM, peut-être en 2024 : « Je ne peux rien révéler pour le moment. Tout ce que je peux vous dire, c’est que je vais réaliser un grand rêve. » D’ici là, l’été prochain, quelque part autour de Montréal, la metteuse en scène dirigera son premier opéra, une création à propos de la vie de l’écrivaine Marguerite Yourcenar. Hélène Dorion et Marie-Claire Blais signent le livret, et Éric Champagne la musique.

Tombée sous le charme du plus récent recueil de poésie d’Hélène Dorion, Mes forêts (Éditions Bruno Doucey, 2021), Angela Konrad insiste pour terminer notre entretien en citant quelques vers du poème La bête qui résument selon elle les enjeux de son Platonov : « La bête / bondit avec sa soif / un goût de froid / dans la gueule / nos questions d’enfants / jamais réparées // on pourrait l’abattre / et avec elle / l’écho des finitudes ».

Platonov, amour, haine et angles morts

Texte : Anton Tchekhov. Traduction : André Markowicz et Françoise Morvan. Version québécoise : Michel Tremblay. Adaptation, scénographie et mise en scène : Angela Konrad. Une coproduc-tion du Groupe de la veillée et de la Fabrik. Au Prospero du23 novembre au 11 décembre.

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