Place aux drag kings!

Le projet a été longuement mûri, amenant les comédiennes Geneviève Labelle (alias RV Métal, à gauche) et Mélodie Noël Rousseau (alias Rock Bière) à se produire sur les scènes québécoises depuis maintenant trois ans.
Photo: Julien Cadena Le Devoir Le projet a été longuement mûri, amenant les comédiennes Geneviève Labelle (alias RV Métal, à gauche) et Mélodie Noël Rousseau (alias Rock Bière) à se produire sur les scènes québécoises depuis maintenant trois ans.

Les drag queens sont partout : dans les fictions, les téléréalités, les documentaires, sur les réseaux sociaux et même dans les pubs ou les campagnes de sensibilisation. On ne peut en dire autant des drag kings, encore réduits à la pénombre et à la marge. La création Rock Bière : Le documentaire, de Mélodie Noël Rousseau et Geneviève Labelle, entend dévoiler les dessous de cet art méconnu en jetant une lumière bienveillante sur un milieu que l’on restreint trop souvent à ses clichés.

La genèse de cette pièce de théâtre documentaire remonte à 2018. « On connaissait un peu l’univers des drag queens, et on s’est questionnées sur celui des drag kings » pour très vite constater que « c’était vraiment très dur à trouver au Québec », se souvient Geneviève Labelle, metteuse en scène de Rock Bière : Le documentaire. Au départ, les deux complices souhaitaient simplement en faire le sujet d’une pièce de théâtre pour leur compagnie Pleurer Dans’Douche. « Finalement, on s’est fait prendre au jeu, et on est littéralement tombé en amour avec cet art », poursuit celle qui se fait maintenant appeler RV Métal sur scène.

Rock Bière : Le documentaire raconte l’histoire personnelle de l’alter ego masculin de Mélodie, Rock Bière. Avec humour et une pointe d’engagement bien assumée, cette pièce de théâtre documentaire cherche à lever le voile sur un monde méconnu tout en faisant évoluer les mentalités. Le projet a été longuement mûri, les deux comédiennes performant sur les scènes québécoises depuis maintenant trois ans, que ce soit chez Mado, au Bar Cocktail, en passant par Le Drague à Québec ou encore L’Otre zone à Sherbrooke. Avec un succès qui les étonne elles-mêmes. « Aujourd’hui, le milieu a vraiment évolué. Si on acceptait tous les contrats pour faire de la drag, ce serait quasiment un job temps plein ! », se surprend Geneviève Labelle.

Dehors, les clichés !

Dès le départ, les deux artistes ont eu le réflexe de prendre des vidéos de leur performance afin de documenter leur quotidien en prévision du documentaire qui est présenté ces jours-ci au Théâtre Espace Libre. Intégrées et reconnues par le milieu, Geneviève Labelle et Mélodie Noël Rousseau y témoignent de leur vécu sur une note très intime. « On n’est pas un œil extérieur, c’est ce qu’on vit, c’est autobiographique », explique Mélodie Noël Rousseau. À travers ce spectacle, surtout, on découvre littéralement comment elle est devenue Rock Bière.

« Être Rock, c’est plus que de faire de la drag, élabore-t-elle. Comme comédienne, ça a apporté tout un pan de nouvelles couleurs à mon jeu, mais [ça a aussi développé] ma confiance personnelle dans ma vie de tous les jours, et mon assurance avec le public ». C’est justement cette complexité de l’art de la drag, où tout est imbriqué, que les deux jeunes femmes ont voulu mettre de l’avant. « C’est un art considéré comme moins noble, alors c’est le fun de pouvoir montrer aux gens toute la beauté qu’il y a derrière [les artifices], en sortant des clichés », poursuit-elle.

Rock Bière : Le documentaire offre aussi une place aux compères de Geneviève Labelle et Mélodie Noël Rousseau. Ces dernières ont en effet longuement interviewé, sur une période de plusieurs mois, une quinzaine de personnalités du milieu qui témoignent de leur réalité. « L’ensemble forme une grande discussion sur notre communauté et ses enjeux », explique Geneviève Labelle. On y retrouve notamment Mado Lamotte, Rita Baga, Will Charmer ou encore Nat King Pole, un des premiers drag kings du Québec, qui vient récemment de prendre sa retraite.

Enfin, les deux artistes ont voulu utiliser la scène pour remonter le fil de l’histoire des kings. Au 19e siècle, on les qualifiait de male impersonators. Ce n’est que dans les années 1980 que le terme drag king est apparu. « On a voulu comprendre pourquoi ils ont été invisibilisés pendant si longtemps », raconte Geneviève Labelle. Une invisibilité qui dure encore, par ailleurs, constate Mélodie Noël Rousseau. « Certaines choses sont encore problématiques dans le milieu, mais il faut persévérer pour que ça change. »

Une place à prendre

Et ne pas se contenter de chasser quelques préjugés au détour, insiste-t-elle. Il faut s’attaquer de front aux causes de la sous-représentation des drag kings, poursuit Geneviève Labelle. « Le message, c’est de s’ouvrir à la diversité parce que c’est beau et riche. Si personne ne fait l’effort, il n’y aura pas de diversité. »

Quant à la question de la place des femmes dans la communauté, elle reste encore à prendre. « C’est frustrant de se faire mégenrer sur scène, mais ils sont tellement habitués à parler au féminin depuis des années, on peut comprendre qu’il faille encore du temps pour que ça change », concède-t-elle. « On se questionne sur le fardeau d’être une femme dans la communauté et quel espace on peut nous accorder sur la scène. Certains des intervenants évoquent davantage la fluidité ou la non-binarité. Nous, la réalité qu’on veut porter, c’est celle des femmes », affirme-t-elle.

D’ailleurs, pour agir concrètement, leur compagnie Pleurer Dans’Douche, fondée en 2016, travaille seulement avec des collaboratrices femmes et des personnes non binaires. Geneviève Labelle et Mélodie Noël Rousseau ont aussi envisagé de proposer de la médiation culturelle autour du spectacle. Cependant, elles n’ont, pour l’instant du moins, pas eu le temps de mettre cette idée en branle. « On pourrait aller dans les écoles, arriver avec plein de vêtements de drag et trouver avec les jeunes leur alter ego, comprendre ce qu’ils aimeraient explorer, jusqu’où ils voudraient aller », raconte Geneviève Labelle, fascinée.

Là encore, c’est à travers l’humour que Geneviève Labelle et Mélodie Noël Rousseau souhaitent faire passer leurs messages. Le spectacle débute notamment par un cabaret, un « grand show drag » où elles souhaitent que le public crie, chante les chansons et s’amuse. « Petit à petit, ça devient de plus en plus sérieux, on déconstruit Rock Bière, on revient plus intimement à l’artiste », à ses fragilités, ses forces, sa singularité, confie Mélodie Noël Rousseau. Mais cela toujours avec un sourire, précise Geneviève. « Nos spectacles sont très nonos, irrévérencieux. On aime ça aller d’abord dans l’humour et la légèreté pour ensuite aborder le sujet crunchy ».

 

Rock Bière : Le documentaire

Création et mise en scène de Geneviève Labelle. Création et interprétation : Mélodie Noël Rousseau avec Sophie Levasseur et Elisabeth Gauthier-Pelletier. Une production Pleurer Dans’Douche, au Théâtre Espace Libre, du 16 novembre au 4 décembre.

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