Le combat d’une mère contre le système

Pour tenter de comprendre sa réalité, et de lui donner un sens, Maude Laurendeau a entamé un processus de recherche et d’écriture, qui a mené à la pièce.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pour tenter de comprendre sa réalité, et de lui donner un sens, Maude Laurendeau a entamé un processus de recherche et d’écriture, qui a mené à la pièce.

Programmée entre les célébrées Tout inclus et J’aime Hydro, une troisième pièce documentaire conçue par Porte Parole est accueillie au théâtre Jean-Duceppe cet automne. Dans la création Rose et la machine, Maude Laurendeau raconte son parcours de combattante, à la suite du diagnostic de TSA (trouble du spectre de l’autisme) qu’a reçu sa fille aînée.

La comédienne connaissait déjà le procédé créatif de Porte Parole, une compagnie dont elle admirait tant la mission qu’elle avait elle-même contacté la directrice, Annabel Soutar, afin de lui proposer sa collaboration. Chose faite dans Sexy béton, en 2010, où non seulement l’actrice était interprète, mais où elle avait aussi participé au processus d’entrevues et de documentation.

Maude Laurendeau a donc naturellement pensé à l’acclamée compagnie pour mettre en lumière ce qu’elle vivait. « Le premier élan, c’était comme un cri du cœur, explique-t-elle. Je me retrouvais dans une situation où je rencontrais tellement d’obstacles, où c’était très compliqué d’avoir accès à des services. Et lorsque je me suis rendu compte que beaucoup de parents autour de moi vivaient la même situation, étaient débordés, ne savaient plus où aller cogner pour avoir de l’aide, se retrouvaient sur des listes d’attente interminables, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. J’ai eu besoin de parler. »

Écrire, ce qu’elle s’est mise à faire assez rapidement après le diagnostic, d’abord pour elle, lui a permis de donner du sens à ce qu’elle vivait. La recherche lui a aussi fait du bien. « Me documenter au sujet de l’autisme, dans une perspective où j’allais partager ce savoir, faisait que l’information devenait beaucoup plus digeste. Comme si, en ne s’appliquant pas seulement à ma vie, mais à un groupe d’humains, ça me permettait d’avoir un recul sur ce qui se passait. » Et consigner toutes ses démarches lui a donné l’impression d’avoir un peu plus de contrôle sur la situation. « On est confrontés à beaucoup, beaucoup d’injustices et d’absurdités quand on côtoie ce système et que ça ne fonctionne pas. »

Comme son titre l’indique, Rose et la machine met ainsi en lumière, à travers le récit de Maude Laurendeau et diverses entrevues, ces lourdes structures que sont les systèmes de santé et scolaire. Des machines dans lesquelles Rose « trouve difficilement son chemin » et peinait à obtenir l’aide dont elle avait besoin. « Il manque de services. Et il y a de plus en plus de diagnostics, aussi : le système se retrouve à devoir aider beaucoup de familles en même temps, et il n’arrive pas à le faire. » Lourdeur bureaucratique, insuffisance de ressources, de personnel…

Mais la machine désigne aussi notre système de pensée, ajoute la créatrice. « Y compris le mien, qui était absolument inadéquat : c’était une maman pleine de préjugés qui a reçu ce diagnostic. D’ailleurs, à travers tout le processus de théâtre, ma vision a beaucoup évolué. Lorsque j’ai commencé à écrire, c’était dans le but de dénoncer des choses. Et puis je me suis rendu compte que je ne pouvais pas faire abstraction de mes propres limites. Tant que, moi, je n’allais pas changer ma façon de voir, je ne pouvais pas demander au système de le faire non plus. »

Histoire de famille

Faire vivre sur scène cette histoire très personnelle, jouer son propre rôle relève d’un exercice difficile pour Maude Laurendeau, qui n’aime pas particulièrement s’exposer. Lors de son entretien avec Le Devoir, trois semaines avant la première, elle disait n’avoir aucun recul par rapport à son sujet. « Je ne suis pas encore capable de dire tout le texte sans pleurer, révélait-elle candidement. Je suis très à fleur de peau. Là, ça va mieux pour ma fille. Mais ces moments plus difficiles ne sont pas loin derrière moi. Ça me rend encore très émotive de parler des défis qu’elle affronte au quotidien. »

Le procédé de la pièce documentaire lui permet toutefois cette transparence. « Et la metteuse en scène, Édith [Patenaude], fait un travail formidable, en ce sens qu’elle accueille l’état dans lequel je suis, et elle me donne les moyens de parvenir à ce que ma parole soit entendue. »

Pour son premier texte, Maude Laurendeau se sent solidement entourée. « Annabel [Soutar] assure un suivi dramaturgique très rigoureux. Et c’est vraiment un travail d’équipe. C’est ce qui a été aussi formidable, après avoir vécu un parcours un peu solitaire de maman : je me suis retrouvée dans une famille. »

D’autant plus que l’actrice qui incarne sur scène tous les autres personnages (43 !) et qui a participé à « plusieurs des ateliers sur le texte », est sa belle-sœur, Julie Le Breton. « Elle a été aux premières loges de tout ça, donc elle sait exactement de quoi je parle. »

Bien que « terrifiée en ce moment », l’autrice accepte donc de se raconter sur scène, dans l’espoir de mieux faire comprendre cette réalité de l’intérieur. Une situation qui n’est pas limitée aux cas d’autisme. « Dès que notre enfant rencontre des problèmes ou ne rentre pas dans une case, c’est problématique. J’ai beaucoup d’amis dont les enfants ont eu des diagnostics de trouble envahissant ou de TDA [trouble du déficit de l’attention]. Ce n’est pas nécessairement plus simple comme parcours. Il y a beaucoup de personnes qui peuvent s’identifier, je crois, à ce parcours d’un parent qui doit chercher des services, affronter le regard des autres. » Et revoir ses propres attentes.

Rappelant qu’« il y a autant d’autismes qu’il y a de personnes autistes », Maude Laurendeau souhaite que sa pièce provoque des discussions, et possiblement une réflexion sur la place accordée à la neurodiversité dans notre société. « C’est facile de dire : ouvrons la porte à la diversité, ou acceptons la différence ! Mais comment on fait ça, concrètement ? J’espère qu’en prenant le spectateur par la main et en lui faisant parcourir mon circuit, on va lui permettre de se questionner sur son propre rapport à la différence. »


Dans une version précédente de cet article, le nom de Maude Laurendeau était écrit Parenteau à certains endroits.

Rose et la machine

Texte : Maude Laurendeau. Mise en scène : Édith Patenaude. Dramaturgie : Annabel Soutar. Une production de Porte Parole, du 17 novembre au 5 décembre, au théâtre Jean-Duceppe.

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