Le legs scénique de Dominique Leclerc

«Avec le théâtre, j’ai une liberté, un terrain de jeu incroyable pour fouiller cette matière [des techno-utopies]. Je peux me permettre de plonger dans une expérience vraiment sensible, d’aller dans la science, la philo, le personnel. Je ne dis pas que j’ai envie de travailler là-dessus toute ma vie, mais je sens qu’il y a encore énormément de pans que je n’ai pas explorés.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Avec le théâtre, j’ai une liberté, un terrain de jeu incroyable pour fouiller cette matière [des techno-utopies]. Je peux me permettre de plonger dans une expérience vraiment sensible, d’aller dans la science, la philo, le personnel. Je ne dis pas que j’ai envie de travailler là-dessus toute ma vie, mais je sens qu’il y a encore énormément de pans que je n’ai pas explorés.»

Son premier spectacle, le brillant Post humains, aura connu un succès « inespéré », attirant, à son grand plaisir, des publics fort variés. Depuis 2017, en plus de tourner au Québec et de jouer à la Schaubühne de Berlin, la créatrice abordant le transhumanisme a participé à des conférences dans divers milieux non théâtraux, parlé devant 2000 spécialistes en technologies de l’information, jasé avec plusieurs philosophes… « Je suis vraiment contente que le théâtre ait permis autant de discussions. Et même en dehors de la pièce, le débat se poursuit. C’est tellement riche ! »


 

Dans i/O, Dominique Leclerc continue de scruter les techno-utopies et leurs visées d’améliorer l’humain. « Avec le théâtre, j’ai une liberté, un terrain de jeu incroyable pour fouiller cette matière. Je peux me permettre de plonger dans une expérience vraiment sensible, d’aller dans la science, la philo, le personnel. Je ne dis pas que j’ai envie de travailler là-dessus toute ma vie, mais je sens qu’il y a encore énormément de pans que je n’ai pas explorés. »

« En fait, c’est comme si j’avais mis des lunettes dont je ne suis plus capable de me débarrasser, résume-t-elle. Ma vision du monde est constamment teintée par ces discours-là : la technologie va nous sauver. » Et c’est un champ qui évolue constamment, constate celle qui se fait envoyer tous les jours une « quantité incroyable » d’articles. « C’est difficile de faire la distinction entre ce qui est de la pseudoscience et ce qui est de la science qui peut arriver dans un futur proche ou dans un futur très lointain. Qu’est-ce qui est réaliste ou pas ? Il y a beaucoup de choses qu’on a crues complètement irréalistes qui aujourd’hui s’avèrent réelles. »

Dans cette nouvelle création, Dominique Leclerc s’intéresse donc à « notre rapport complexe aux nouvelles technologies, en lien avec notre finitude et notre obsolescence ». Si dans Post humains elle s’était donné pour devoir de démystifier les concepts méconnus de ce monde transhumaniste vers lequel on se dirige, elle a désormais envie « d’entrer un peu plus dans les concepts philosophiques » et leurs effets dans la vie réelle, sans avoir à expliquer.

Mélangeant réalité et fiction, le spectacle marie une trame autobiographique, autour du décès du père de l’autrice, et des extraits d’entrevues avec des personnalités de ce vaste mouvement, filmées aussi pour un long métrage documentaire que l’artiste prépare avec l’Office national du film. Dans ce qu’elle qualifie de « science-friction », elle s’est efforcée de mettre ces entretiens en opposition, pour que les points de vues’entrechoquent et se répondent.

Le spectacle, co-mis en scène cette fois par Olivier Kemeid, relève d’une « expérience plus personnelle » que le précédent, dit-elle. « On aurait pu faire une suite, tout simplement. Mais c’était important d’essayer d’aller ailleurs, dans la forme aussi. C’est sûr qu’il y a des échos entre les deux pièces. Mais j’ai construit celle-ci pour que ceux qui n’ont pas vu la première ne se sentent pas largués. »

Bâtir une archive

i/O — en référence au terme informatique input/output — parle aussi des récits qui nous façonnent, la science et la science-fiction s’influençant mutuellement, selon Dominique Leclerc. « Souvent les gens que je rencontre ont été inspirés par des romans qu’ils ont lus, des films qu’ils ont vus. Le problème, c’est qu’il est très difficile de se projeter dans le futur sans tomber dans une dystopie. Et c’est ce contre quoi j’essaie de me battre principalement. » Ce fut particulièrement vrai durant la pandémie, où tout était là « pour que [son] cerveau [l]’emmène vers des scénarios catastrophiques ». La pièce est donc aussi une tentative de se pencher sur demain sans verser dans la contre-utopie, de créer « d’autres futurs ».

Et ce projet bénéficie d’un partenariat avec le Posthumanism Research Institute de la Brock University, en Ontario. « Il y a beaucoup de confusion, surtout dans la langue française, entre transhumanisme et post-humanisme », note la créatrice, spécifiant qu’elle se voit « obligée de faire de grosses généralités » pour distinguer entre le premier, mouvement contrasté mais très technophile, qui veut créer un « surhumain », et le second, plus « culturophile, post-dualisme, post-anthropocentrique ».

« On voit avec la pandémie, avec l’urgence climatique, que ça ne marche plus, de mettre l’humain au centre. Il faut se repositionner. » Et le post-humanisme, qui voit l’humain comme une notion plurielle, qui n’est pas que la technologie qu’il crée, mais aussi « l’environnement avec lequel on est constamment en relation », lui parle désormais bien davantageque le transhumanisme.

Dans i/O, elle s’amuse donc à construire en direct une archive destinée aux humains de demain. Un « mausolée » dans lequel elle dépose des objets exhumés de son passé, mais aussi des références aux histoires qu’on lui a racontées dans sa jeunesse et qui l’ont formée, du robot Astro à Jésus !

Un corpus auquel n’ont pas accès les entreprises de technologies qui accumulent des masses de données sur nous depuis 2001. « Il y a 20 ans de ma vie où on pense qu’on me connaît, qu’on peut prédire avant que je le sache moi-même ce dont j’ai besoin. Les infos qu’on détient sur moi, je ne sais pas où elles sont, qui y a accès, mais elles ne s’effaceront probablement jamais. Il leur manque toutefois quand même 20 ans de ma vie. Je fais le pari que ce n’est pas vrai qu’on me connaît parfaitement. Qu’est-ce qui m’appartient encore ? Donc, cette archive-là, c’est un peu une réponse. C’est le legs. »

Car à 40 ans, Dominique Leclerc « commence à faire le constat » qu’elle n’aura pas d’enfants. « Est-ce que je lègue quelque chose ? » Elle dresse un parallèle entre la perception de son corps vieillissant « qui s’en va vers une désuétude » et les objets obsolètes qui font partie de son passé — tel le View-Master qu’elle nous montre durant l’entrevue au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Rituel

Le mausolée, c’est aussi le rituel qu’elle n’a pas eu pour dire adieu à son père. Avec ses partenaires Patrice Charbonneau-Brunelle et Jérémie Battaglia, la comédienne crée sur scène « un rituel en toute liberté ». « On manque cruellement de rituels en ce moment, même en dehors de la pandémie. Mon père me racontait que, lorsqu’il était petit, sa mère décédée avait été exposée trois jours dans le salon. Aujourd’hui, on a une dépossession du corps, c’est une entreprise qui fait tout, ça va vite. Puis boum, il est parti, on n’a rien compris. »

La pièce témoigne donc de la difficulté d’avoir perdu un être aimé durant le confinement, sans savoir ce qu’on avait le droit de faire aux funérailles. « C’était complètement fou. D’ailleurs, j’aimerais beaucoup que des politiciens viennent, pour être confrontés à une histoire réelle. On nous disait : pas le droit d’avoir plus qu’un [invité] dans la maison. Est-ce qu’il faut vraiment que ma mère choisisse entre ses deux enfants ? » Pendant ce temps, les centres commerciaux étaient ouverts…

C’est toutefois surtout une acceptation du deuil, de notre éphémérité, face à un mouvement qui refuse la finitude. « Je vois apparaître des outils qui vont repousser le deuil, ou complètement l’anéantir. » Tel un avatar numérique qui permettrait de converser avec un proche décédé à partir de données recueillies. « C’est facile de condamner, de dire qu’on n’ira pas vers ça tant qu’on ne le vit pas. Mais le jour où on nous propose ces outils, alors qu’on est en pleine souffrance… » Bref, Dominique Leclerc se pose cette question : « Est-ce que je fais partie de la dernière génération qui doit apprendre à laisser partir ? »

 

i/O

Texte de Dominique Leclerc. Mise en scène d’Olivier Kemeid et Dominique Leclerc. Partenaire de création et scénographie : Patrice Charbonneau-Brunelle. Vidéo : Jérémie Battaglia. Dramaturgie : Émilie Martz-Kuhn. Une création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et Posthumains. À la salle Michelle-Rossignol, du 16 novembre au 4 décembre.

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