Les mondes possibles d’Isabelle Leblanc

Taraudée par de nombreuses grandes questions, des interrogations réactivées par les horreurs de la guerre relatées au «Téléjournal» ou bien par le décès encore récent de sa mère, l’autrice a en quelque sorte tenté d’y répondre en écrivant «Rita au désert».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Taraudée par de nombreuses grandes questions, des interrogations réactivées par les horreurs de la guerre relatées au «Téléjournal» ou bien par le décès encore récent de sa mère, l’autrice a en quelque sorte tenté d’y répondre en écrivant «Rita au désert».

Il y a près de vingt ans qu’Isabelle Leblanc n’a pas entendu ses mots retentir dans un théâtre. Après Aube (2001) et L’histoire de Raoul (2003), l’autrice et metteuse en scène s’apprête ces jours-ci à dévoiler Rita au désert sur le plateau du Quat’Sous. « C’est certainement le plus intime de tous les textes que j’ai écrits jusqu’ici, avoue-t-elle. Il est question du pacte de l’écriture, du mystère de la création, de ce pont entre le réel et l’imaginaire, mais j’y vois aussi une sorte de pacte avec moi-même, une forme d’engagement de ma part envers l’écriture. »

Après avoir participé à la Course destination monde en 1993, puis collaboré activement avec Wajdi Mouawad pendant deux décennies, notamment pour Littoral et Incendies, Isabelle Leblanc, répondant au désir de changer d’air, a entrepris une maîtrise en études littéraires à l’UQAM en 2012… pour en sortir en 2018, un court roman sous le bras. C’est là qu’intervient Luce Pelletier, directrice du théâtre de l’Opsis, avec qui Isabelle Leblanc enseigne au cégep de Saint-Hyacinthe : « Après avoir lu mon texte, Luce m’a convaincue de l’adapter pour la scène. » Le spectacle, coproduit avec la Colline, le théâtre que Mouawad dirige à Paris, s’inscrit dans le Cycle des territoires féminins entamé par l’Opsis en 2019.

Une esthétique de l’envers

Les aventures de Rita Houle, exploratrice quinquagénaire engagée dans un rallye automobile se déroulant dans l’hostile désert de Gobi, une course mythique de 4x4 sur 25 000 km, sont relatées par un narrateur biographe, Lucien Champion, un journaliste sportif qui rêve de rendre compte de grandes conquêtes. Mais on comprendra assez vite que les apparences sont trompeuses. Comme l’écrit Isabelle Leblanc dans son mémoire, nous avons affaire à une « biographie négative », un « drame statique », l’expression d’une « esthétique de l’envers ».

Est-ce que les expériences qu’on ne vit pas se chargent de nous construire une identité tout autant que celles qu’on a vécues ? Qui sont celles et ceux qui vivent et meurent dans l’anonymat ? Celles et ceux qu’on condamne à la fosse commune ? Qu’est-ce qui fait qu’un individu choisit de plus ou moins s’immobiliser en attendant la mort ? Taraudée par ce genre de grandes questions, des interrogations réactivées par les horreurs de la guerre relatées au Téléjournal ou bien par le décès encore récent de sa mère, l’autrice a en quelque sorte tenté d’y répondre en écrivant Rita au désert.

Sur le site du Quat’Sous, Isabelle Leblanc explique superbement ses intentions : « Dans cette pièce, j’ai un désir secret. Celui de sauver ce qui n’a jamais existé. Faire que vive, quelque part, ce qui n’est jamais advenu. Il faut témoigner autant de la vie que de la mort. Aussi bien de ce qui a été, que de ce qui n’a jamais vu le jour. »

Sources littéraires

Si l’univers tient de Kakfa, de Musil, de Beckett et de Walser, notamment à cause de son humour noir et de son rapport absurde au travail, Isabelle Leblanc reconnaît que sa pièce a été grandement nourrie par la figure de Bartleby, le personnage de la nouvelle de Melville parue en 1856 : « Le sort de Bartleby, celui d’un homme dysfonctionnel qui reste inexplicablement debout toute la journée à regarder par la fenêtre jusqu’à ce qu’on le jette dans une “prison-asile” où il finit par mourir, c’est un peu celui de ma Rita. Comme lui, elle est pour ainsi dire suspendue, absorbée par quelque chose d’indéfinissable, jusqu’à l’inévitable engloutissement. »

Alors que Lucien s’acharne énergiquement depuis la salle des presses de son journal, un « hebdomadaire sans envergure », à entraîner Rita, son « héroïne balzacienne », dans mille et une aventures au cœur du plus vaste désert du monde, la femme de 52 ans refuse d’obtempérer. « Elle met en péril ses idées de grandeur, explique Leblanc, elle freine ses ambitions, court-circuite son orgueil, mais pourrait bien en même temps contribuer à faire de lui un véritable écrivain. »

Il est en effet un moment ou le biographe laisse place à l’auteur, imaginant des péripéties, créant des lieux et des situations en toute souveraineté, par le seul pouvoir de la parole, par le simple agencement des mots. « Je revendique le droit des mondes possibles contre le monde existant, pour sauver ce qui n’a jamais existé, profère alors Lucien. Ce sera le récit de la vie que vous n’avez pas eu Rita. J’écrirai ce qui ne s’est jamais réalisé, ce qui n’est jamais né. J’écrirai les plus grandes épopées que vous ne vivrez jamais. J’écrirai non pas ce qui est arrivé. Mais ce qui est possible. »

Une ode à la création

Pour Isabelle Leblanc, il ne fait pas de doute que la pièce est une mise à l’épreuve du réel : « Lucien explore les probabilités les plus improbables, il table sur le potentiel infini de l’imaginaire. Son engagement, sa manière de se livrer corps et âme à la pensée et à l’écriture, de traverser l’adversité, de se dépasser en quelque sorte, tout cela est phénoménal. La pièce est une ode à la création, ni plus ni moins. Il y a de la souffrance, certes, mais également de l’espoir, et une bonne dose d’humour. »

Isabelle Leblanc avait envie de travailler avec Roger La Rue, qui incarne le verbomoteur Lucien Champion, depuis plus d’une décennie. « C’est un comédien qui me fait beaucoup rire, explique-t-elle, mais qui porte aussiune tristesse, une gravité qui m’émeut profondément. Ce mélange délicat convient parfaitement au personnage de Lucien. La rencontre avec Alexandrine Agostini, qui campe Rita sans mot dire, mais avec une présence physique des plus fortes, dépasse toutes mes attentes. »

Rita au désert

Texte et mise en scène : Isabelle Leblanc. Une production du Théâtre de l’Opsis et de La Colline – théâtre national (Paris). Au Quat’Sous du 16 novembre au 4 décembre et à la Colline au cours des prochains mois.

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