Fumer une cigarette sur scène est interdit, tranche un juge

Les représentants des théâtres mis à l’amende craignent que cette interdiction de fumer ne s’étende aux plateaux de tournage de cinéma et de télévision, ou aux autres spectacles d’arts vivants comme la danse.
Photo: Siam Pukkato Getty Images Les représentants des théâtres mis à l’amende craignent que cette interdiction de fumer ne s’étende aux plateaux de tournage de cinéma et de télévision, ou aux autres spectacles d’arts vivants comme la danse.

Fumer une cigarette sur une scène de théâtre constitue bel et bien une infraction au regard de la Loi concernant la lutte contre le tabagisme. La décision de justice est tombée mardi, lorsque la Cour du Québec a débouté trois théâtres de Québec mis à l’amende pour avoir autorisé un comédien à fumer.

Le milieu craint maintenant que cette prohibition ne s’étende au cinéma, à la télévision et aux autres arts vivants.

« Dans la pièce qu’on présentait [en 2017], il y avait une chanteuse d’opéra qui n’allait pas bien. Elle finissait par se saboter au point de fumer la cigarette », relate la directrice artistique du théâtre le Trident, Anne-Marie Olivier. Les scénographes avaient sous-pesé l’importance de la fumée dans la scène et avaient conclu que pour représenter cet acte d’autosabotage, « c’était ça et rien d’autre ».

Or, cette mise en scène avait vraisemblablement déplu à des spectateurs. À la suite de plaintes et de vérifications du ministère de la Santé, une amende de 682 dollars avait été remise à l’établissement pour avoir « toléré qu’une personne fume dans un endroit où il est interdit de le faire ».

Deux autres théâtres de Québec, Premier Acte et La Bordée, avaient reçu des amendes similaires peu de temps après.

Devant les tribunaux

Les trois théâtres ont donc décidé de contester ensemble ces contraventions devant les tribunaux, y voyant une atteinte à leur liberté artistique. Après des plaidoiries au mois de mai, le procès s’est terminé ce mardi.

« Puisque [fumer] n’a aucun contenu expressif, c’est-à-dire qu’elle ne vise pas à transmettre un message ou une signification », cette « activité » n’est pas protégée par les chartes québécoise et canadienne, a tranché le juge Yannick Couture dans son jugement de cinq pages. Autrement dit, il y a d’autres moyens pour « livrer l’âme d’une représentation théâtrale » que de fumer une cigarette et donc, cette interdiction n’entrave pas la liberté d’expression.

Ce jugement estomaque les directions artistiques, qui ne voient pas d’autres moyens de donner vie aux œuvres réalistes que d’utiliser des accessoires authentiques.

Dans une pièce de théâtre où l’on tente de faire croire à un scénario plausible, l’arrivée d’une cigarette en plastique « brise la magie », explique Marc Gourdeau, directeur général de Premier Acte. « On doit faire en sorte que toutes les choses aient l’air le plus vraies possible. »

Les limites de la limite

« Une pièce de théâtre où on devait représenter René Lévesque, ça aurait posé problème », illustre-t-il. « Une pièce qui représente une scène de mafieux des années 1930, dans un fond de bar, ça ne passerait pas sans cigarette. »

Les représentants des théâtres mis à l’amende craignent que cette interdiction de fumer ne s’étende aux plateaux de tournage de cinéma et de télévision, ou aux autres spectacles d’arts vivants comme la danse.

Déjà, une frilosité s’est installée chez les metteurs en scène. Michel Nadeau, le directeur artistique du théâtre La Bordée, note que lorsque la didascalie d’une pièce commande l’acte de fumer, « on y pense deux fois ».

Même prudence chez Premier Acte : « on a demandé aux troupes de ne pas allumer de cigarette sur scène, mais ce faisant, on brime leur liberté de représentation », affirme Marc Gourdeau.

Il convient que la fumée « indispose les gens », mais propose qu’un avertissement « à faire en amont de l’achat du billet » prévienne les mauvaises surprises chez les spectateurs plus sensibles.

« On ne veut pas contrevenir aux lois. On veut juste avoir cette liberté-là de reproduire la vie de façon réaliste », renchérit Anne-Marie Olivier.

Un des avocats représentant les théâtres, Me Louis-Philippe Lampron, relève que le jugement est « d’autant plus difficile à comprendre à la lumière de l’arrêt Ward contre Gabriel. C’est la semaine dernière que la Cour suprême a rappelé l’importance de la liberté d’expression artistique qui est au cœur des valeurs structurant la liberté d’expression. »

Les membres de ce front commun se rencontreront mercredi pour décider s’ils porteront le jugement en appel.

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