La mécanique de la dénonciation

Une scène de la pièce de théâtre «Les sorcières de Salem»
Photo: Gunther Gamper Une scène de la pièce de théâtre «Les sorcières de Salem»

Prévue en mars 2020, cette adaptation des Sorcières de Salem avait eu l’heur de tomber à la fois très mal, ayant été annulée par le confinement alors même qu’elle s’apprêtait à s’envoler, et drôlement juste, grâce à ses thèmes. Ce mauvais sort dissipé, la production attendue voit enfin le jour au théâtre Denise-Pelletier.

Rappelons que la fameuse pièce d’Arthur Miller est ancrée, elle aussi, dans une contagion dangereuse, une fièvre de délations qui saisit toute une communauté apeurée. Un cocktail toujours patent de superstition, de paranoïa, d’ignorance et d’hystérie collective…

Une pulsation implacable

C’est sous une pulsation implacable — une conception sonore d’Alexander McSween — que se déroule le spectacle mis en scène par Édith Patenaude. Les éclairages restreints de Martin Sirois rendent également palpables l’austérité et l’obscurité oppressantes de ce monde puritain. Si l’adaptation de Sarah Berthiaume ne transpose pas à notre époque la pièce sise en 1692, elle met en avant un point de vue oblique par rapport au texte créé pour dénoncer le maccarthysme, déplaçant un peu sa focalisation à certains moments.

Le puissant spectacle s’ouvre ainsi et se clôt sur le groupe d’adolescentes mené par la frondeuse Abigail (Emmanuelle Lussier-Martinez, qui s’impose). Celles qui, parce qu’elles ont donné libre cours à des pulsions interdites en cette époque obscurantiste, déclencheront le tribunal de sorcellerie. Mais le principal ajout de l’autrice québécoise est de faire de l’esclave Tituba une sorte de porte-parole des créatrices à l’ère de #MoiAussi.

Dans le prenant prologue, puis dans un monologue où le personnage sort de la pièce pour poser un regard contemporain sur ce récit — voire le remettre en question — d’un homme piégé par les mensonges de jeunes filles.

Une scène surprenante, mais qui séduit notamment grâce à l’autorité qu’y commande bellement Anna Beaupré Moulounda.

Reste qu’autrement, la pièce est inchangée : le cœur du récit est axé sur le ménage Proctor, déchiré par son adultère à lui, qu’incarnent avec conviction Étienne Pilon, très intense, et Éveline Gélinas, d’une humanité digne. Au sein de la distribution, émerge aussi la fragilité d’Elisabeth Smith en Mary, la pauvre servante harcelée de tous les côtés.

Les sorcières de Salem demeure, et c’est sa force, une illustration frappante de la mécanique de la dénonciation, de son effet d’entraînement dans une communauté.

Ici, on le comprend, dénoncer devient un outil de survie, donnant un pouvoir à celles qui en sont généralement dépossédées, qui ne peuvent que pointer un doigt accusateur vers autrui afin de détourner la machine d’elles-mêmes.

Une mécanique folle, nourrie aussi par les jalousies et les inimitiés humaines, qui semble même, à la fin, avoir échappé aux figures d’autorité, ces instruments initiaux de la justice religieuse. Une démonstration dont toute la pertinence reste intacte.

 

Les sorcières de Salem

D’après l’oeuvre d’Arthur Miller. Traduction et adaptation : Sarah Berthiaume ; mise en scène : Édith Patenaude. Au théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 27 novembre.

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