Normand Chaurette renoue avec ses reines

Les actrices de la pièce «Les reines» de Normand Chaurette : Kathleen Fortin, Marie-Pier Labrecque, Sylvie Léonard et Monique Spaziani
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les actrices de la pièce «Les reines» de Normand Chaurette : Kathleen Fortin, Marie-Pier Labrecque, Sylvie Léonard et Monique Spaziani

Au moment où on le rencontre pour discuter de la plus connue de ses pièces, Les reines, sur le point de prendre l’affiche au théâtre du Nouveau Monde (TNM) trente ans après sa création, Normand Chaurette commence spontanément par nous parler de sa nouvelle incursion du côté du roman, Symbiose, qui vient de paraître aux éditions Leméac.« C’est le premier volet d’un triptyque », explique celui qui, plus detrente ans après Scènes d’enfants, est revenu au genre romanesque grâce à la pandémie. « Je me suis réinventé », lance-t-il dans un éclat de rire.

« Symbiose, précise l’auteur âgé de 67 ans, c’est le nom d’une thérapie de groupe pour hommes dans la jeune trentaine. C’est un atelier de croissance personnelle où la violence occupe une place importante, une sorte de piège qui mène inévitablement à la mort, un jeu de survie qui s’apparente à la télésérie Le jeu du calmar. » Alors que les participants sont invités à reconnaître leurs « instincts autodestructeurs », afin de se réconcilier avec eux-mêmes, un meurtre survient. À travers les yeux d’Alex, le narrateur, artiste en arts visuels aux œuvres troublantes, l’auteur décrit une génération d’hommes en quête d’identité.

Toujours ensemble

De fil en aiguille, la discussion glisse tout naturellement vers Shakespeare, avec qui Normand Chaurette entretient un dialogue aussi riche que constant depuis la fin des années 1980. Ainsi ont vu le jour onze traductions, un scénario de film, un livret d’opéra et un essai, Comment tuer Shakespeare, dans lequel on peut lire : « L’un essaie de tuer l’autre, et l’un et l’autre sont toujours vivants, toujours ensemble… il doit y avoir des points communs. »

« Shakespeare, c’est le père, reconnaît Chaurette, mais il faut savoir que c’est à cause des Reines que ma fréquentation assidue de son œuvre a commencé. Je travaillais sur une traduction de Richard III quand lepersonnage de la reine Élisabeth (1437-1492) m’a happé. C’est celle qui perd tout : le pouvoir, la richesse, le titre et les enfants. C’est là que j’ai décidé d’écrire ma propre pièce en prenant le point de vue des femmes. Il m’a fallu trois ans pour terminer Les reines. » Pour ce faire, l’auteur a extirpé les personnages féminins de Richard III, puisé aux trois parties d’Henri VI, sans oublier de fouiller dans les vastes et complexes généalogies de la couronne anglaise.

Le 23 janvier 1483, le vent et la neige s’abattent inlassablement sur Londres. Pendant que son frère Édouard agonise, Richard tente par tous les moyens de mettre la main sur la couronne. Au même moment, dans les couloirs du palais, six femmes entrechoquent leurs cruels et dérisoires destins. Convoitant presque toutes le pouvoir, elles se haïssent avec méthode. « Ce sont des rivales, parfois même des monstres, mais elles ne sont pas que cela, précise Chaurette. Elles ont des rôles à tenir qui leur donnent parfois des airs de sociopathes. En quête de sens, elles souffrent souvent du malheur d’être reine, mais elles sont d’une grande humanité, capables d’amour, d’amitié, de sororité. »

Shakespeare, c’est le père, mais il faut savoir que c’est à cause des Reines que ma fréquentation assidue de son oeuvre a commencé. Je travaillais sur une traduction de Richard III quand le personnage de la reine Élisabeth (1437-1492) m’a happé. C’est celle qui perd tout : le pouvoir, la richesse, le titre et les enfants. C’est là que j’ai décidé d’écrire ma propre pièce en prenant le point de vue des femmes.


De grandes filles

Depuis sa création par André Brassard en 1991, la pièce a connu une destinée exceptionnelle au Canada, aux États-Unis et en Europe. Première pièce québécoise à avoir été montée à la fois par la Comédie-Française et la Royal Shakespeare Company, Les reines a été mise en scène par Denis Marleau en 2005 au théâtre d’Aujourd’hui.

Ces jours-ci, le codirecteur artistique de la compagnie Ubu prolonge sa longue et fructueuse complicité avec Chaurette en travaillant pour le TNM à une nouvelle version de son spectacle, porté par une distribution royale : Céline Bonnier (Isabelle Warwick), Sophie Cadieux (Anne Warwick), Kathleen Fortin (la reine Élisabeth), Marie-Pier Labrecque (Anne Dexter), Sylvie Léonard (la duchesse d’York) et Monique Spaziani (la reine Marguerite).

« Avec sa langue inventée, ciselée, ses personnages plus grands que nature et ses enjeux universels, la pièce a autant de résonance aujourd’hui qu’en 1991, estime Chaurette. Les années m’ont donné beaucoup de recul sur le texte, si bien que j’arrive maintenant à le lire ou à l’entendre avec l’illusion que ce n’est pas moi qui l’ai écrit, comme si la pièce avait développé une totale autonomie. Pas de doute, les reines, ce sont de grandes filles, elles sont capables de se débrouiller toutes seules. Quand je pense au destin de cette pièce, à la chance immense que j’ai de voir autant de gens de talent s’y consacrer, je ressens une reconnaissance sans borne. »

Ubu a 40 ans

Codirigée par Denis Marleau et Stéphanie Jasmin, la compagnie Ubu célèbre 40 années de rigueur et d’innovation, 40 ans d’audaces formelles qui concernent aussi bien le texte que la représentation, la dramaturgie que la mise en espace, le discours que le jeu de l’acteur. Engagé dans une ingénieuse intégration des nouvelles technologies de l’image et du son au théâtre, le tandem nous a donné des dispositifs qui fascinent. Parmi ceux-ci, Les aveugles de Maurice Maeterlinck (2002) et Dors mon enfant de Jon Fosse (2004), fructueuse rencontre entre l’installation vidéo et les masques de la tragédie grecque, des oeuvres auxquelles Céline Bonnier, Ginette Morin et Paul Savoie prêtent leurs traits et leur voix. Les fantasmagories technologiques sont présentées à l’Espace Go, en programme double, jusqu’au 28 novembre.


 

Les reines

Texte : Normand Chaurette. Mise en scène : Denis Marleau. Une production du Théâtre du Nouveau Monde, en collaboration avec la compagnie Ubu. Au TNM, du 16 novembre au 11 décembre.



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