Sophie Cadieux, tout comme elles

Sophie Cadieux a été séduite par ce texte qui aborde de nombreux sujets de manière «ludique, mais aussi très sensible». «Et ce qui me plaisait aussi, c’était de me promener à travers le Québec et de joindre toutes sortes de publics en traitant de ce sujet-là de façon informative, intelligente et complètement déjantée.»
Photo: Adil Boukind Le Devoir Sophie Cadieux a été séduite par ce texte qui aborde de nombreux sujets de manière «ludique, mais aussi très sensible». «Et ce qui me plaisait aussi, c’était de me promener à travers le Québec et de joindre toutes sortes de publics en traitant de ce sujet-là de façon informative, intelligente et complètement déjantée.»

« Ce qui est beau dans notre métier, c’est que ce n’est pas une ascension. Notre carrière n’a pas une direction, elle est faite de cycles. Parfois tu es très appelé, parfois plus appelé, et c’est aussi dur à jauger l’un que l’autre ! » Sophie Cadieux traverse sans conteste une périoded’abondance. On joint au téléphone, entre tournages et répétitions, la brillante créatrice qui se démultiplie cet automne, conséquence notamment d’horaires bousculés par la réorganisation pandémique.

La comédienne s’apprête à porter le solo Féministe pour Homme. Guide de survie pour tous(tes). Entre sa mise en scène du Nassara de Carole Fréchette et sa présence dans la distribution toute féminine des Reines, à venir au TNM, on pourrait dire que sa saison théâtrale met les femmes à l’avant-plan. « Cela m’habite surtout depuis ma résidence à l’Espace Go, explique-t-elle. Je suis d’une génération qui a grandi avec les acquis d’une première vague de féminisme, sans qu’on le nomme dans mon éducation. On me disait que je pouvais faire ce que je voulais, et je ne me suis pas trop questionnée là-dessus. »

En vieillissant, et en discutant avec des femmes d’une autre génération, poursuit Sophie Cadieux, « je me suis rendu compte qu’il y avait encore beaucoup d’inégalités, beaucoup de choses aussi que j’avais intériorisées comme allant de soi. J’ai un intérêt bien sûr pour l’écriture féminine, et de là découlent des projets qui m’amènent à les mettre en valeur, avec des degrés parfois d’engagement politique différents, mais une emprise sur le monde beaucoup dans la perspective des femmes, que je souhaite multiple. »

C’est certainement le cas de Féministe pour Homme, qui entame ses représentations initiales à l’Usine C, où la production reviendra à l’automne 2022 en plus de partir en tournée provinciale. Un spectacle que Sophie Cadieux qualifie de « conférence gesticulée, dans le sens où on est entre le “TED Talk” et la pièce de théâtre. C’est une prise de parole où on passe à travers les thèmes phares du féminisme en apprenant beaucoup de choses, en rigolant beaucoup aussi. »

L’interprète a été séduite par ce texte qui aborde de nombreux sujets de manière « ludique, mais aussi très sensible ». « Et ce qui me plaisait aussi, c’était de me promener à travers le Québec et de joindre toutes sortes de publics en traitant de ce sujet-là de façon informative, intelligente et complètement déjantée. » Un spectacle très fertile, croit-elle, pour alimenter les conversations.

La comédienne tient d’abord à parler du titre du solo, lequel a été créé à l’origine en 2019 par l’actrice et autrice française Noémie de Lattre (l’essai Un homme sur deux est une femme) et qui est adapté ici par la dramaturge Rébecca Déraspe. « Féministe pour Homme, ça marche en France parce que c’est encore expliqué un peu à ces messieurs, précise-t-elle non sans rire, dans une société qui est beaucoup plus machiste que la nôtre, avec des enjeux de hiérarchie sociale et domestique plus stigmatisés qu’au Québec. Nous, on se disait qu’on ne pouvait pas parler de harcèlement de rue, ou expliquer aux hommes québécois ce qu’est le féminisme, parce qu’on a l’impression qu’on n’est plus là. Ce n’est plus les femmes contre les hommes. On est dans un rapport où ça se passe ensemble, ces discussions-là. Alors, on a adapté le texte, beaucoup. »

À sa façon « imagée, frontale et surtout très drôle », Rébecca Déraspe (dont Cadieux avait monté Gamètes) a adapté le texte aux spécificités et références d’ici. (Il souligne aussi les « traces encore marquées dans la société » laissées par le féminicide de Polytechnique.) Et le sous-titre ajouté, Guide de survie pour tous(tes), traduit le caractère très inclusif de la version québécoise. « Ce n’est pas une leçon donnée aux hommes. C’est pour faire le point sur toutes sortes de sujets qui traitent des femmes et qui abordent notre vivre ensemble. Si on parle de maternité, c’est sûr qu’on parle par ricochet de paternité, de charge mentale et de congé parental. »

En traversant l’Atlantique, le monologue intègre les avancées québécoises, mais cette parole demeure nécessaire. « Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y a pas de morale. Ce n’est pas du tout le but de l’entreprise. Mais l’effet, je pense, de parler de condition féminine et de féminisme pendant une heure et quart, et de traiter de toute la somme des choses qui font qu’une femme est ce qu’elle est dans la société, c’est qu’on constate qu’il y a beaucoup de sujets qui ne sont pas complètement réglés. Et qu’on voit combien de choses ont bougé. »

Sujet délicat

Est-ce que porter ce monologue annoncé comme « irrévérencieux et provocateur » requiert de l’audace ? « Moi, je me trouve moins courageuse que Rébecca et Noémie. Parce que c’est un sujet très délicat, le féminisme. Et dès que tu nommes quelque chose, il faut que tu t’assures de ne pas invalider quelqu’un qui a un autre sentiment. C’est ce qui est dangereux, mettre la moitié de l’humanité dans une case. Les réalités sont tellement différentes. On essaie de dresser un portrait de tous les possibles et de parler de la condition féminine sans la cantonner. Il y aura sûrement des gens qui ne seront pas d’accord avec [certains éléments], mais c’est ce qui est beau, je pense. On ne veut rien invalider. »

Il ne s’agit pas de prôner un féminisme. Sophie Cadieux cite une phrase ajoutée par Rébecca Déraspe : « Ce serait anti-productif de s’obstiner sur nos droits de réclamer des droits. » Elle vise plutôt à essayer de « trouver une sorte de terrain d’échange », où on peut réussir à parler de différents sujets en en tirant du pouvoir (« être empowered ») « tout en reconnaissant nos différences ».

Et le champ est vaste dans ce répertoire des injustices et cette remise en cause de stéréotypes liés à la condition féminine : sexualité, pression de l’image, violences obstétricales, mais aussi taille du clitoris (« Wow ! C’est vraiment cool, cet organe-là », dit Cadieux en rigolant). Ou un segment sur le langage, qui écorche au passage « LE » Académie française. « On parle de la disparition des mots féminins à travers l’histoire. Avant l’Académie française, on disait “poétesse”, “capitainesse”, “jugesse”. Et, tranquillement, il y a eu une uniformisation masculine de la langue qui a fait perdre beaucoup de légitimité sociale aux femmes. Plusieurs mots qui leur permettaient de se présenter selon la fonction qu’elles occupaient ont été effacés de l’histoire, qu’on réintègre aujourd’hui. “Autrice”, par exemple. »

Zumba

Décrit comme un « croisement entre le théâtre, le stand-up et le manifeste », Féministe pour Homme diffère ainsi des solos précédents joués par Sophie Cadieux (Cette fille-là et 4.48 Psychose — qu’elle reprendra à Paris et à Montréal la saison prochaine). À travers « un personnage qui porte [sa] couleur mais qui n’est pas [elle] », l’interprète crée une connivence avec le public. La pièce « s’amuse même du format stand-up » parfois, avec ses questions posées à l’auditoire.

Le ludisme teinte également la forme du spectacle. Connue pour son travail corporel, la metteuse en scène Alix Dufresne a installé Sophie Cadieux dans un contexte de performance physique. « Tout le temps que je livre cette conférence, je fais de la zumba parce que ça me tend de parler de féminisme, raconte Sophie Cadieux avec humour. Il s’agit de rester en forme pour continuer à vaincre le patriarcat. On utilise donc la colère que peuvent faire naître certains sujets pour la transformer en work-out. On exige beaucoup de la femme dans sa performance, même si elle vient nous parler de féminisme… »

Féministe pour Homme. Guide de survie pour tous(tes)

Textes : Noémie de Lattre. Adaptation : Rébecca Déraspe. Mise en scène et décor : Alix Dufresne. Une production  d’Encore Spectacle. À l’Usine C, du 27 au 31 octobre.

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