Le mouvement #MeToo secoue le théâtre français

Samedi, quelque 300 personnes ont manifesté à Paris pour dénoncer «l’omerta».
Photo: Getty Images Samedi, quelque 300 personnes ont manifesté à Paris pour dénoncer «l’omerta».

Quatre ans après le début du mouvement #MeToo, la vague atteint le milieu théâtral en France pour « faire tomber les masques ».

Il a fallu huit ans à Alice pour avoir le courage de porter plainte contre un metteur en scène français de renom, qu’elle accuse de l’avoir violée à l’époque où elle était une élève comédienne de 20 ans.

« C’est arrivé en 2012. J’ai fait une amnésie post-traumatique », confie à l’AFP cette ex-comédienne aujourd’hui trentenaire. « Ce n’est qu’en 2016 que ça m’est revenu, et même aujourd’hui, des souvenirs continuent de me revenir. »

Alice avait témoigné début octobre pour une enquête du quotidien Libération, dans laquelle plusieurs femmes affirment avoir subi du harcèlement et des violences sexuelles de la part de Michel Didym, comédien et ex-directeur du Centre dramatique national de Nancy, aujourd’hui âgé de 63 ans.

Il conteste les faits et fait l’objet d’une enquête préliminaire.

Par la suite, un appel à témoignages sur Twitter d’une blogueuse de théâtre, qui avait accusé un acteur de la Comédie-Française de viol, a eu un effet boule de neige : un collectif #MeTooThéâtre voit le jour, et une lettre ouverte appelant à une enquête nationale dans le milieu et à une charte déontologique dans les écoles d’arts vivants est signée par près de 1500 personnes. Parmi elles figurent l’actrice Adèle Haenel, devenue un symbole de la lutte contre le harcèlement et les agressions sexuelles en France, des comédiennes de la Comédie-Française, comme Marina Hands, des femmes politiques et des militantes féministes.

« Il faut des actes »

« Nous avons appris par nos professeurs à nous conformer au “désir du metteur en scène” […], qu’il fallait absolument susciter pour déterminer notre embauche future. Nous avons tout appris. Sauf à dire non », souligne la tribune.

Samedi, quelque 300 personnes ont manifesté à Paris pour dénoncer « l’omerta ».

« Notre colère n’est pas une comédie française », indiquait une pancarte. « La colère est restée coincée trop longtemps », assure Alice, présente à la manifestation.

C’est en novembre 2020 qu’elle dépose une plainte contre Michel Didym, après avoir écrit au procureur de Nancy. Et après avoir rassemblé pendant six mois une vingtaine de témoignages de ses anciennes camarades au Conservatoire de Nancy.

« Ça ne sert à rien de porter plainte et de se retrouver seule », déclare-t-elle, assurant que le harcèlement est « un problème systémique au théâtre ». « Il y a la présomption d’innocence pour les agresseurs, mais pas la présomption de vérité pour les victimes ». Au-delà de la libération de la parole, elle veut « des actes ».

La mobilisation a pour l’heure fait réagir deux théâtres : à Lyon, le Théâtre des Célestins a décidé de reporter un spectacle de Michel Didym, et le Théâtre 14 à Paris s’est engagé à mettre en place des « outils » pour « protéger, écouter et accompagner ».

L’élue écologiste au Conseil de Paris Alice Coffin appelle à cesser de financer « des structures qui ne proposent pas de plan de lutte ».

« Nu dans son bain »

La blogueuse Marie Coquille-Chambel a lancé début octobre un appel à témoignages devenu viral. « J’ai été violée par un acteur de 45 ans alors que j’en avais 16 », indique un témoignage.

« J’ai 23 ans et rdv professionnel avec un metteur en scène de 60 ans. Il est nu dans son bain quand j’arrive et m’invite à le rejoindre. Je referme la porte humiliée », a écrit sur Twitter la comédienne Céline Langlois, membre du collectif #MeTooThéâtre.

« On a eu peur de parler pendant longtemps. Mais il y a un ras-le-bol », affirme-t-elle à l’Agence France-Presse. Un ras-le-bol de « la mythologie de la comédienne comme femme légère, de l’injonction d’être jeune et belle jusqu’à la mort, et de la sous-représentation des femmes dans les postes de direction ».

« C’est un mouvement inclusif, il y a aussi des hommes victimes de violences sexuelles dans le milieu », ajoute-t-elle.

Pour la sociologue Laetitia César-Franquet, du Centre Émile Durkheim, le « retard du mouvement au théâtre vient de la précarité du milieu, avec cette peur de perdre des rôles » si on parle.

Elle montre également du doigt « l’effet spectateur » : « si je suis témoin d’une violence et que la majorité n’intervient pas, je vais faire comme les autres ». Et dans ce milieu, « il y a une certaine norme qu’on peut faire du corps ce que l’on veut », développe cette spécialiste de la sociologie du genre et des violences faites aux femmes.

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