Charles Fournier réinvente le traditionnel week-end entre gars

«Avec Foreman, j’ai souhaité apporter ma pierre à l’édifice, reconnaît Fournier. Ce que je voulais à tout prix éviter, c’est de juger mes personnages, autrement dit de forcer les hommes à adopter une manière d’être et de penser. À quoi bon briser un moule si c’est pour en imposer un autre ?»
Photo: David Mendoza Hélaine «Avec Foreman, j’ai souhaité apporter ma pierre à l’édifice, reconnaît Fournier. Ce que je voulais à tout prix éviter, c’est de juger mes personnages, autrement dit de forcer les hommes à adopter une manière d’être et de penser. À quoi bon briser un moule si c’est pour en imposer un autre ?»

Ces gars-là, qui ne verbalisent pas ou qui ont tant de difficulté à le faire, j’ai toujours eu envie de parler d’eux, de les faire voir, de les faire entendre. » Charles Fournier ne cache pas son admiration pour ces hommes qu’il décrit comme silencieux tout en étant bourrés de convictions, des gars comme ceux avec lesquels il a travaillé dans le domaine de la construction pendant près de huit ans avant d’entrer au Conservatoire d’art dramatique de Québec, en 2012.

Pour écrire Foreman, l’auteur et comédien a rencontré une quarantaine de garçons et d’hommes de plusieurs âges et horizons : « Je les ai interrogés sur leurs définitions de la masculinité. On a abordé le féminisme, l’amour, l’amitié, la sexualité, la paternité, la relation au père et à la mère, le rapport à la parole et à l’écriture, au corps, au vieillissement, à l’alcool, à la drogue, au jeu… J’ai vite compris que j’étais en train de tirer sur le fil d’une immense tapisserie. Je trouvais sans arrêt plus de détresse, des conséquences toujours plus graves au silence. On m’a parlé d’abus sexuels, d’intimidation, d’homosexualité ou de bicuriosité, de divorce, de solitude, de peines d’amour… »

Récompensé par le Conseil des arts et des lettres du Québec et l’Association québécoise des critiques de théâtre, le spectacle sera présenté à la salle Fred-Barry du théâtre Denise-Pelletier, avant de retourner là où il a été créé, au Périscope, en plus de visiter quelques villes québécoises.

Tendre un miroir

« Il y a certainement des choses à changer dans le comportement des gars, reconnaît Fournier. Avec Foreman, j’ai souhaité apporter ma pierre à l’édifice. Ce que je voulais à tout prix éviter, c’est de juger mes personnages, autrement dit de forcer les hommes à adopter une manière d’être et de penser. À quoi bon briser un moule si c’est pour en imposer un autre ? Des gros méchants, des héros, des gars extraordinaires, on en retrouve à la tonne sur nos scènes, mais des gars ordinaires, qui ont peine à mettre des mots sur ce qu’ils croient et ressentent, on n’en voit pas tant que ça. J’ai donc cherché à tendre un miroir, à déclencher des émotions, des réflexions, pas à fournir des conclusions, pas à régler des comptes. »

C’est ainsi que sont nés Arnaud (Miguel Fontaine), Frank (Vincent Roy), Joe (Steven Lee Potvin) et Poitras (Pierre-Luc Désilets). « J’ai construit les personnages en puisant dans les récits des gars que j’ai rencontrés, explique Fournier, des histoires qui sont souvent tristes, mais aussi, par moments, très drôles. Pour que le message passe, que le portrait soit réaliste, il était essentiel selon moi que le drame et l’humour cohabitent. »

Ainsi, les discussions et confidences des gars de Foreman, réunis en plein bois par un événement malheureux, ne sont pas sans évoquer, d’un point de vue formel, mais pas seulement, celles des filles de Table rase(Catherine Chabot) ou encore de Coco(Nathalie Doummar). « Je tenais à restituer la langue que nous parlons, mes chums et moi, précise Fournier. Une langue ponctuée de “gros”, avec des phrases tronquées, trouées, pleines de non-dits, une langue qui exprime la volonté de tout dire sans jamais nommer l’essentiel. C’est une manière de tourner autour du pot constamment, et souvent à haute vitesse, en somme de se comprendre à demi-mot. »

Mon père est mort

Rapidement, l’auteur se rend compte qu’il devra s’impliquer davantage, mettre de lui-même dans cette réflexion théâtrale sur la masculinité : « Je ne pouvais pas faire écho à la souffrance des gars que j’ai rencontrés sur les chantiers sans interroger la mienne, sans parler du décrocheur que j’ai été, de mon recours aux poings, du choc immense que j’ai vécu en entrant au Conservatoire, du syndrome de l’imposteur avec lequel je me suis débattu. »

C’est ainsi qu’est né Carlos, le personnage que l’auteur interprète lui-même : « J’ai longtemps résisté à l’idée de raconter mon histoire. En discutant avec Erika Soucy, ma coach d’écriture, puis avec Olivier Arteau et Marie-Hélène Gendreau, qui signent la mise en scène, j’ai compris qu’il fallait que je surmonte ma pudeur, que j’aborde mon parcours, à commencer par l’impact qu’a eu sur ma vie la mort de mon père et la manière dont mes chums ont réagi à ça. »

S’il est une chose que le spectacle représente, c’est la fragile santé mentale des hommes. « On ne sait plus à quoi on sert, estime Fournier. C’est le syndrome du guerrier. Pendant des milliers d’années, les hommes ont protégé, sauvé, subvenu à leurs besoins et à ceux des femmes, un rôle qu’on continue d’ailleurs de nous vendre activement, notamment en publicité et dans les jeux vidéo. Aujourd’hui, tout cela n’a plus de sens. Alors à quoi est-ce qu’on sert ? Ce désarroi, il est partout dans le spectacle. »

Un souhait sous-tend indéniablement la pièce : que les hommes deviennent leur propre contremaître, qu’ils arrêtent de correspondre à quelque modèle que ce soit, qu’ils cessent d’adopter des visions désuètes, des comportements toxiques, pour placer le respect, la bienveillance et l’acceptation au cœur de leur masculinité. « Nos rencontres d’après-spectacle sont rarement banales, explique Charles Fournier. C’est touchant et gratifiant de voir des mères qui entraînent leurs fils, des blondes qui invitent leurs chums, des hommes qui peinent à retenir leurs larmes. »

Foreman

Texte : Charles Fournier. Mise en scène : Olivier Arteau et Marie-Hélène Gendreau. Une production de la compagnie Mon père est mort. À la salle Fred-Barry, du 19 octobre au 6 novembre, au Périscope, du 9 au 27 novembre, puis en tournée au Québec, du 30 novembre au 18 décembre.

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